Début décembre, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed recevait le prix Nobel de la Paix, pour saluer la réconciliation spectaculaire qu'il a mené pour mettre fin à 20 ans de guerre avec l’Érythrée. Mais les nuages, déjà, s'amoncellent.

Liesse à Addis-Abeba pour accueillir le premier ministre Abiy Ahmed après la remise de son prix Nobel de la paix.
Liesse à Addis-Abeba pour accueillir le premier ministre Abiy Ahmed après la remise de son prix Nobel de la paix. © AFP / Minasse Wondimu Hailu / ANADOLU AGENCY

C’était le 8 juillet 2018, à Asmara : les deux frères ennemis de l’Afrique de l’Est, l’Ethiopie et Érythrée signaient la paix après 20 ans de guerre sanglante. Et les médias du monde entier de saluer, unanimes, cet exploit qui touchait au miracle. Car il n'aura fallu que quelques mois au pouvoir au premier ministre éthiopien Abiy Ahmed – qui a accédé au pouvoir en avril 2018 -   pour réaliser l'impossible : cette rencontre avec le voisin tant haï, Issaias Afeworki, président de l'Erythrée, l'un des états les plus durs et les fermés du monde. 

Poignée de mains, réouverture des ambassades, rétablissement des liaisons aériennes : cette paix surprise est survenue en un éclair ces deux pays dont le conflit est au cœur de la déstabilisation de toute la corne de l'Afrique.

Un incroyable succès diplomatique qui a d’un coup propulsé Abiy Ahmed sous les feux de la rampe médiatique.  Une dynamique de paix qu’il a également tenté d’étendre aux autres conflits régionaux comme le Soudan et le Soudan du Sud où il s’est impliqué comme médiateur. 

En interne, le tout jeune premier ministre - il n'a que 43 ans - a également lancé un énorme de programme de réformes économiques et politiques. 

Dans une Ethiopie gangrenée par des décennies de pouvoir autoritaire, un de ses premiers gestes a été de lever l'état d'urgence. Il a fait libérer des centaines de prisonniers politiques, mis en place une commission de réconciliation nationale, et accueilli à bras ouverts les membres de groupes exilés qualifiés de "terroristes" par ses prédécesseurs. 

Sortir l'Ethiopie de la pauvreté

Derrière ces efforts une véritable stratégie : Abiy Ahmed sait qu’il doit son arrivée au pouvoir à la colère de la population, colère en grande partie socioéconomique, nourrie par du ressentiment envers la minorité tigréenne jusqu’alors au pouvoir, qui a mené à d’immenses manifestations antigouvernementales qui ont poussé son prédécesseur à démissionner.  Il a ainsi développé son programme d'ouverture d'une économie largement contrôlée par l’état. 

Son obsession est de sortir l'Ethiopie de la pauvreté en continuant à diversifier au maximum son économie, afin de la rendre moins dépendante de l'agriculture, des sécheresses. 

D’où l’importance de rassurer des investisseurs étrangers échaudés par des années de guerre civile et de guerre régionale.  Impossible en effet pour un pays de se développer dans le chaos et l'insécurité. 

Les accords de paix avec Érythrée visaient à mettre fin à vingt années de guerre, survenue cinq ans après l’accession à indépendance de cette ancienne province, qui a généré un conflit frontalier. Car l’indépendance de l’Érythrée a de fait privé l'Ethiopie d'un accès direct à la mer. Un accès essentiel pour Ethiopie, deuxième pays le plus peuplé d'Afrique, et considéré comme un tigre économique, avec une croissance proche de 8%. Une position clé alors que se dessinent les nouvelles routes maritimes du commerce internationale, où la Chine, partenaire primordial pour l’Afrique joue un rôle central. 

Un miracle de courte durée ?

L’heure est pourtant déjà à la désillusion. Passée l'euphorie des débuts, les négociations avec Érythrée sont au point mort. 

Les deux pays ne sont toujours pas d'accord sur le tracé des frontières, des postes-frontières ont été refermés, et le climat se tend. 

En interne, rien ne va plus non plus. Les mesures phares d’Abiy Ahmed sont trop radicales et trop soudaines pour la vieille garde de l'ancien régime et pas assez ambitieuses et rapides pour une jeunesse avide de changement. Sa côte de popularité baisse.

En juin 2018, il a été visé par une attaque à la grenade lors d'un rassemblement à Addis Abeba.

Et s’il pèse désormais de tout son poids pour que les élections législatives, qu'il promet inclusives, se tiennent en mai 2020, l’ouverture politique très large qu’il a impulsé a eu comme effet pervers de permettre aux vieilles rivalités ethniques de reprendre de la vigueur. La haine entre communautés a ressurgi. Le spectre de la guerre civile aussi.

Le retour des violences ethniques

En octobre, des violences meurtrières ont ainsi fait 86 morts. Amnesty international évoque même des « signes avants-coureurs d'atrocité de masse ».

Dans ce contexte, les élections générales prévues en mai pourraient ne pas avoir lieu. Pourtant, l'organisation d'élections libres et équitables pourraient lui donner la légitimité des urnes qui lui fait défaut. Et tout le monde craint que le pays n'implose à nouveau, avec le risque d'entraîner toute la région avec lui. 

Cela a bien assombri la remise de ce prix Nobel de la paix. Abiy Ahmed a écourté son séjour à Stockholm, et soigneusement évité les questions des journalistes pour repartir d’urgence à Addis Abeba. "Hautement problématique", a jugé le directeur de l'Institut Nobel, Olav Njølstad.  Ses services ont rétorqué qu'il était "assez difficile" pour un dirigeant en exercice de consacrer plusieurs jours à un tel événement, en particulier quand "les problèmes intérieurs sont urgents et requièrent l'attention".

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