Un opéra noir et sanglant en Afrique du Sud

La mort selon Turner - Tim Willocks (Editions  Sonatine) 

Imaginez quelqu’un vous file une carte de visite, et sous son nom, Thérèse Leduc ou Germain Crampon, y a son activité professionnelle : « Comptable, pirate et podologue», eh ben, vous tiquez. Celle de Tim Willocks, c’est : Grand maitre d’arts martiaux, psychiatre et écrivain. « Dis donc, t’es pas banal, toi ». D’autant que par ailleurs, c’est un rouquin, avec un tête et une masse capillaire à chanter dans Metallica. Enfin … quand ils avaient des cheveux … 

Son héros, Tuner (comme le titre) n’est pas rouquin et blanc, il est noir. Il n’est pas écrivain, il est flic et comme lui dit sa vieille voisine au Cap : « Je ne comprends pas pourquoi un homme aussi intelligent que vous a choisi un travail aussi stupide : ça ne s’arrête jamais, rien ne change, et personne ne vous remercie. Et c’est même pas bien payé ». Comme un psychiatre somme toute, moins le blé … bien sûr. 

Pauvre donc, le flic nommé Turner puisque pas corrompu. Dans un pays qui l’est violemment : l’Afrique du Sud. Il est appelé une nuit dans un township du Cap, Nangya (peut-être une des plus belles villes de la planète mais aussi « capitale du meurtre » en Afrique du Sud, nombre d’homicides de 30% supérieur à celui de Cuidad Juarez, Mexique). 

La fille, noire, jeune, pauvre est retrouvée, écrabouillée contre une benne suite à la manoeuvre avinée d’un conducteur ivre, blanc et riche. Pas un meurtre donc, c’est un accident. Ce qui est un crime c’est de foutre le camp en laissant la fille mourir misérablement de ses blessures. 

Ensuite on quitte le Cap, terrain finalement connu de la littérature, pour filer au Cap-Nord, région septentrionale qui contient le désert du Kalahari, un lointain nulle part, terre ancestrale des Boshimans, merci Les dieux sont tombés sur la tête, où les hommes blancs ont ensuite cultivé la pierre et le sable à force d’ entêtement et d’orgueil, un lointain nulle part et Turner comprend vite que tout cet espace altère l’esprit. Et la notion de vie. 

La mort selon Turner, et pas d’euphémisme ici dans le titre puisqu’au milieu du livre, on arrive à cette phrase, à la lecture de la quelle j’ai manqué avaler ma langue : « Ils (les méchants) l’avaient laissé là pour qu’il meurt de soif, MAIS ils avaient laissé Rudy Britz (qui est mort) avec lui. Et Rudy était constitué à 60% d’eau ». 

Vous la voyiez arriver la méthode de survie? Enterré Mike Horn. Reprends la broderie John Rambo. Meurs d’un cystite John Wayne. Sauf que Tim Willocks est aussi psychiatre, l’âme humaine et ses complexités, le nuancier entre le noir absolu et les dégradés de gris le passionne : ses « méchants », notamment la puissante propriétaire du coin et mère de l’ivrogne conducteur d’un gros 4/4, Margot Leroux, et ses bras droits, ne sont pas des caricatures de « méchants ». Ils ne sont pas guidés exclusivement par des des appétits de pouvoir ou d’argent, ils se débattent eux aussi, et l’habileté de l’auteur fait que la lectrice, le lecteur se débat lui aussi avec ses convictions vacillantes, sauf que Turner lui n’est guidé que par une chose : son état de non corrompu, sa conviction que la mémoire de la fille anonyme laissée pour morte mérite que l’on mette l’intégralité du Cap-Nord à feu et à sang, s’il le faut. Et il va falloir.

Merci bisous merci.

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Tim Willocks © Getty
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