Juliette Arnaud a lu “Les Dames de Kimoto” de Sawako Ariyoshi.

Oui, alors, en l’honneur de Carlos Ghosn, j’ai choisi un livre japonais.... 

Non, je déconne, je l’ai choisi parce qu’il était écrit sur la couverture que l’auteur était la Simone de Beauvoir des lettres japonaises. Le livre s’ouvre sur une grand-mère, Toyono avec sa petite fille qu’elle a élevée, qu’elle a préparée pour être la meilleure épouse possible, et à la fin du livre la petite-fille, Hana, est elle-même devenue grand-mère, et veuve, évalue son parcours : 

Penchée sur son passé, Hana n’avait pas l’audace d’évaluer la part qu’elle avait prise au succès de son mari. Elle s’estimait simplement heureuse de l’avoir eu pour époux. 

Et sans doute avoir été amoureuse de son beau-frère, moins ambitieux dans le sens le plus plat ou convenu du terme, mais plus perspicace, plus fin et qui comme elle, lit des livres. « Sans doute », amoureuse parce que ces choses-là ne sont ni dites par l’écrivaine, ni même seulement pensées de la sorte par Hana. Hana s’est appliquée à être la femme modèle dans la société japonaise de la fin XIXième. Et où sont les femmes dans un système de famille patrilinéaire? La famille patrilinéaire est un système de filiation dans lequel chacun relève du lignage de son père. Cela signifie que la transmission, par héritage, de la propriété, des noms de famille et titres passe par le lignage masculin. 

Bon, en gros, c’est au Japon, c’est chez nous, c’est tout le monde pendant très longtemps, coucou Simone. Alors je reformule : « C’est comment être une femme alors? », puisque « Où sont les femmes? », on sait : pas devant, pas à côté, derrière, assez loin somme toute. Quasiment hors cadre. C’est par exemple se concentrer sur son kimono, aux manches parfois si longues qu’elles peuvent aller jusqu’au sol, parce que savoir endosser ce vêtement fait partie de la bonne éducation d’une femme, choisir avec grâce son obi, ceinture de tissu plus ou moins large noué souvent avec raffinement pour maintenir en place le kimono. Mais enfin, sérieusement Juliette? la vie d’une femme résumée à ce point de détail ? 

C’est que, voyez vous, entrer dans ce livre équivaut à rentrer un tableau impressionniste. Même mieux : être avec le peintre dès les premiers coups de pinceaux, et donc , forcément, ne pas comprendre, où on va. On reste néanmoins. Pourquoi? C’est le fin sortilège de ce roman. On accepte de n’avoir d’abord qu’une vue de détail, sans saisir le motif, qui tarde à venir mais qui vient et quand il vient, alors on est ébloui comme la première fois que l’on fait face au tableau de Monet « Impression, soleil levant », cette vue du Havre, ce n’est pas « paysage » mais « impression » ainsi que le peintre l’a intitulé. 

Alors le Kimono, ce détail, prend toute son ampleur : celui impeccable auquel se raccroche Hana lorsque son mariage ne fait pas que l’amuser, celui que sa fille Fumio refuse de porter, préférant la robe des actrices du muet américain - début de la mondialisation -, le obi se barre comme le corset s’est tiré, celui qu’Hanako la petite fille d’Hana réclamera, cherchant le lien avec le monde de sa grand-mère, un kimono superbe en en crêpe de soie rose aux pivoines blanches mais qui doit être échangé après guerre contre du blé : 

Il ne lui resterait plus rien en dehors de la trace dans sa mémoire des moments passés avec sa grand-mère.

Alors tu repasses dans ta mémoire intime ce qui te vient de ta grand-mère sans forcément passer par ta mère, quels objets disparus aujourd’hui incarnent ce lien, tu réalises comment par petites touches quasi impressionnistes les femmes sont rentrées dans le cadre, dans le paysage, même si au départ ce n’était qu’une vague impression. 

Merci Bisous Merci

Les dames de Kimoto de Sawako Ariyoshi aux éditions Folio 

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