Juliette Arnaud revient pour une troisième et dernière chronique sur l'ouvrage de Françoise Sagan. Les aventures rocambolesques des Parisiens à la ferme continuent, malgré cette guerre qui ne cesse pas, malgré la moisson et les émois champêtres...

Un vers de Virgile, le poète latin, juste avant que ne débute le récit : Labor omnia vincit improbus, c’est à dire « un travail incessant triomphe de tout ». Travail incessant : oui cela correspond bien à la vie dans une ferme, où le concept jour chômé est tout à fait théorique et les quatre parisiens vont vite s’en rendre compte. Néanmoins c’est un peu amusant que Françoise Sagan choisisse ce vers là. Parce qu’on lui a beaucoup reproché d’être paresseuse, parce qu’elle était celle à qui on n’hésitait pas à apposer le redoutable nom de légèreté. Parce que Françoise petite jeune fille fut renvoyée du Couvent des Oiseaux pour manque de spiritualité (elle lisait trop de livres, les livres la perdraient) et pour « dégoût de l’effort ». Je ris. 

Les parisiens échoués dans la ferme d’Arlette s’ils veulent manger donc vont devoir, eux, vaincre leur dégoût de l’effort. Et on assiste à des scènes d’anthologie. Ainsi la chic-issime et fort peu sportive Diane Lessing rattrapant des chevaux emballés d’une charrette. De la charrette en question, elle voyait et je cite « la terre défiler avec une vitesse inconcevable, même pour une personne ayant beaucoup voyagé en Bugatti ». Et pourtant elle y parvient.C’est un genre miracle et Diane Lessing le vit comme tel « Je vis! je revis et c’est à moi que je le dois ». Épiphanie! Idem pour le haut fonctionnaire du Quai d’Orsay Loïc, occupé par la moisson, et l’imposante et cliquetante moissonneuse/ batteuse/lieuse, perclus de fatigue physique, mais éprouvant une volupté de vivre inconnue de lui jusque là. Et que dire de Luce qui échappe à une attaque de jars, qui passe son temps à faire la vaisselle et la cuisine de jour et la nuit connait un autre genre de volupté de vivre dans les bras frustes de Maurice.  

Keuaaaa? Luce qui est sensée rejoindre son mari, Luce qui est présentement avec son jeune amant gigolo? Mais c’est Shiva cette Luce ? Alors non, nous ne sommes pas dans un récit fantastique, c’est juste que l’amant en question a chopé une insolation monstrueuse. Et bienvenue. Pour Luce et Maurice donc. Pour le lecteur également parce que Bruno le gigolo s’il est très beau est dans le même temps assez imbuvable, et puis parce délirant de fièvre il va tomber dans les rets de J’iraipoint, un gars du coin qui ayant été frappé d’une méningite mal soignée, enfant est resté simple. 

Simplet, en fait … Simplet mais très très attiré physiquement par le snob Bruno. Et c’est très drôle. Pas bien moral, me direz vous, mais Françoise Sagan c’est pas la Comtesse de Ségur. Et puis, elle a l’habitude, Françoise, qu’on l’accuse d’immoralisme. Depuis ses débuts en 1954 avec Bonjour Tristesse où les bonnes mœurs se révoltaient de sa jeune héroïne, Cécile, qui faisait l’amour sans être amoureuse et sans tomber enceinte, quand le vrai scandale était ailleurs : Cécile poussant sa belle mère au suicide par inconscience, par égoïsme… Ici dans Les Faux-fuyants on n’est pas dans un roman aussi terrifiant. Malgré la toile de fond particulièrement tragique, la lectrice rit beaucoup, sauf que donc il y a bel et bien une toile de fond : la guerre. Qui semble lointaine dans cette Beauce exclusivement occupée des moissons et va faire un retour bref mais spectaculaire. Et comme c’est bref justement je pourrais parfaitement vous le narrer ce retour mais j’ai pas envie. J’ai chopé le dégoût de l’effort… 

Merci Bisous Merci

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