Juliette Arnaud a lu le premier roman d'Elsa Boublil

Dans "Par Jupiter !", nous avons une spécialiste de l’art de faire parler les morts : Christine Gonzales. Plus précisément de les faire répondre, les morts, à des questions que personne ne leur a posé de leur vivant. Quand Guillaume, lui, pose aux vivants des questions auxquelles ils vont regretter d’avoir répondu jusqu’à la mort. Dans la vraie vie, c’est un exercice gênant, voire insupportable, et même dangereux de faire parler les morts. Type : « Papy m’aimait plus que toi - il t’appelait l’andouille dans ton dos ». Complètement dégueulasse. Ou jurisprudence F. Fillon : « Imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen? » - Cas typique d’une vengeance d’outre-tombe. 

Sauf que la littérature, elle, a le droit. Le devoir même. Essayer de comprendre le monde, devoir numéro 1, et devoir numéro 2, pratiquer le refus de l’absence irréversible. Exemples typiques : Sido de Colette, Le livre de ma mère d’Albert Cohen. Avec ce livre, on y est en plein : on le sait quand on trouve dans le roman l’interrogation suivante : 

A-t-on le droit de dire, même quand on est mort, qu’on aime encore? 

C’est un des personnages qui s’interroge de la sorte, Nicole. Nicole le jour même de son enterrement. Nicole pratiquant alors notre fantasme préféré : être mort mais pas mort puisqu’on voit ce qui arrive après notre mort. Nous, pauvres humains, on peut pas - c’est réservé aux créatures extra-naturelles, type Jésus. Nicole est morte, elle parle. Et si Elsa Boublil la fait parler, c’est que sa nièce, Lila, la narratrice, en a besoin. 

Besoin de comprendre la trajectoire de cette femme morte avant que d’avoir vécu presque, elle n’avait pas trente ans. Nicole, qui vivait une histoire d’amour cachée mais intense - le propre des histoires cachées? - avec un éditeur, Claude, qui est son « bel amour, son cher amour, sa déchirure » « En salle de montage au moins, je compose des histoires qui acceptent d’exister, si farfelues soient-elles ». Lila, qui n’est pas à un sacrilège près, ressuscite les confidences que lui a faite Fleur sa grand-mère lorsqu’elle était un bébé dans ses langes. Fleur, le personnage central de cette famille juive tunisienne, et qui elle aussi, même vivante, n’était - mais pour d’autres raisons- plus vraiment là et je vous cite : 

Après notre arrivé à Paris, je n’ai plus jamais vu ma mère heureuse. La femme de tête, la mondaine de Tunis, la belle courtisée qui ne sortait jamais en ville sans ses gants blancs, s’est quelque peu éteinte

Fleur, Nicole, une mère et sa fille, deux générations très différentes, la mère traditionnelle, la fille qui milite pour les droits des femmes, mais réunies par un silence intime. Et dont bon gré mal gré Lila se sent la légataire. Il s’agit alors de contrer la sentence d’Aragon qui dit que « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard » dans un poème, mis en musique par Brassens, chanté par tout le monde de F. Hardy à Barbara, Il n’y a pas d’amour heureux. Contrer Aragon, en faisant parler les morts : tel est le défi double du roman d’Elsa Boublil. Défi hanté par l’amour dévorant et éternel de Louis pour sa femme, l’autre Elsa de cette affaire, l’écrivaine Elsa Triolet. Ah oui quand on s’appelle Elsa, on ne peut pas faire semblant de ne pas porter le prénom de celle qui fut la plus aimée littérairement, en tout cas, au XXième siècle. Un détail pour ceux écrasés par cette fatalité contenue dans « Il n’y a PAS d’amour heureux ». Le poème original, 1943, s’achève avec des mots que Brassens n’avait pas retenu : 

Il n’y a pas d’amour heureux / mais c’est notre amour à tous les deux

Merci Bisous Merci

"Le temps d’apprendre à vivre "- Elsa Boublil aux Editions Plon 

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