Le conseil littéraire de Juliette Arnaud

On est en Angleterre, au mois de mars, et il fait beau et chaud. Et pourtant ceci n’est pas un livre de SF. Nous sommes dans une chambre où deux jeunes gens viennent de faire l’amour, leur intimité est évidente, ils partagent une cigarette, à la coule, il est tout nu, elle est toute nue, la fenêtre de la chambre est ouverte sur le jardin et le soleil, et pourtant non, ceci n’est pas un roman d’amour. Ceci s’appelle Le dimanche des mères et c’est un plaisir de lecture à épisodes, même si le roman est assez court, le lecteur met longtemps à savoir où il est, où on l’emmène. 

Déjà quoi c’est ce « dimanche des mères »? Coutume anglaise surannée venant d’un temps où un jour par an les domestiques des familles bourgeoises avaient un jour de congé pour aller voir leurs mamans. La fille toute nue dans la piaule est justement une domestique et c’est le dimanche des mères. Sauf que de maman, elle n’a pas, elle est orpheline. Pire : elle est champise. Féminin de « Champi », terme que nous connaissons en France grâce à G. Sand et à son roman François le Champi, « enfant conçu, trouvé dans les champs ». Ohlala une typique sordide histoire d’orpheline méritante, mais, pourtant ceci n’est pas un roman de Dickens. - Dickens pour mémo est mort en 1870, et ce livre se déroule en 1924, bisous Charlie. 

Je récapitule : Jane, la jeune bonne champise, est dans le lit d’un jeune homme, tout le monde est nu, sauf que le jeune homme se rhabille. Parce qu’il a rv avec sa fiancée. Keuaaaa? Une jeune fille de bonne famille, comme lui, et pas une champise comme Jane. Et pourtant, ce livre n’est pas non plus le récit de la grande scène du IV qu’elle va jouer au jeune monsieur pour le retenir. Parce que Jane toute nue avec le cendrier sur le ventre a peut-être de la peine mais : 

Elle n’appartenait pas à ce beau monde où l’on jouait de tels drames

Le jeune homme quitte la chambre, nous lecteurs ne quittons pas pour autant l’ambiance langoureuse : la fille nue déambule dans la maison désertée : elle est seule, les bonnes et les parents du jeune homme ne sont pas là. Alors elle, la champise, visite la maison de son amant et elle le fait, nue. Jusque là dans la bibliothèque, il y en a une dans chaque maison bourgeoise à cette époque, pièce où flotte un genre de « prière de ne pas déranger d’un sanctuaire masculin ». une fille toute nue parmi les livres que, toute champise qu’elle soit, connait très bien. Son patron l’a autorisée à emprunter les siens. Il a tiqué quand elle est arrivée à l’ile au trésor de Stevenson : 

L’île au trésor? Pourquoi diable voulez vous lire ça, Jane? Voyons, c’est pour les garçons

Parce que revient dans les livres-là un mot qui attire Jane, le mot « aventure ». Bref, tu es là, toute de langueur et d’inconnu avec Jane, quand tu lis la phrase suivante : « Jamais il n’y avait eu un jour comme celui-ci, jamais il ne pourrait revenir ». Là tu te raidis, tu penses : « C’est à dire? ». Et bim! page 91, tu te ramasses un uppercut mémorable, un switch génial mais pas frime, finaud mais pas bêtement spectaculaire. Le genre de piège dont raffole les lecteurs, spécialité des auteurs talenteux, qui métamorphose encore une fois ce que tu croyais que tu lisais. La destinée future de Jane se joue là, page 91. Jane va se rhabiller, quitter la maison de son amant, et plus tard, bien plus tard, deviendra… 

Oh. Mon temps est écoulé. C’est dommage. 

Merci Bisous Merci

"Le dimanche des mères" de  Graham Swift aux éditions Folio

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