Juliette Arnaud reprend la lecture au moment où Rrôu, répondant à l’appel de la forêt, abandonne la vieille et aimante Clémence... Il fait la rencontre d'un renard qui contrairement à lui, se méfie des hommes depuis toujours....

En janvier 1976, sur le plateau de l’émission du Grand Echiquier, Maurice Genevoix, vieux monsieur alors, se trouve face à Georges Brassens.

Aïe. La boulette. La mouche dans le lait. Là ça risque d’être technique… 

Jojo a écrit quelques années avant une chanson bien connue de tous les anti-militaristes, un texte provocant, drôle, aigu qui commence ainsi : « Mourir pour des idées, l ‘idée est excellente. Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eu. Car tous ceux qui l’avaient, multitude accablante, en hurlant à la mort, me sont tombés dessus », bref « Mourir pour des idées d’accord mais de mort lente » c’est à dire en flânant en chemin. 

Brassens explique de sa douce voix comment l’idée de cette chanson lui est venue... Maurice Genevoix écoute attentivement. Redit ce qu’il a déjà dit ou écrit sur son expérience de soldat, ses camarades dont les vies furent fauchés sous ses yeux, l’horreur sans cesse recommencée, et son désir de faire vivre encore leurs fantômes et puis cette phrase qui m’a saisie... 

« C’est incommunicable, et c’est dommage parce que si ça l’était, nous mourions tous de mort lente ». 

En 1976, Genevoix a écrit il y a bien longtemps ses romans témoignages, « Ceux de 14 » notamment, et là à 86 ans, il semble faire acte de son impuissance de témoin justement, d’écrivain « C’est incommunicable ». 

C’est terrible. Le sourire triste de Brassens, qui l’écoute, le dit suffisamment. 

En 2020, j’ai une hypothèse sans doute ridicule, mais tant pis, je me lance avec la foi du Charbonnier : il y a dans Rroû le roman, des pages qui dézinguent la fatalité de l’expérience trop atroce pour être communiquée.  

Ces pages où Rrôu répondant à l’appel de la forêt, abandonnant la vieille et aimante Clémence et la chaude maison du docteur, par une nuit glaciale de Novembre s’est fait la belle. La voilà la belle liberté, mais aussi la faim, le froid, la solitude. Rroû apprend à marche forcée la vie sauvage, il rencontre un renard, un quasi frère. 

Quasi seulement, le renard lui se méfie des hommes depuis toujours, c’est une question de survie. Rroû désorienté entreprend de la suivre. Sur leur chemin, l’odeur d’un animal mort. Le renard n’y va pas, et disparait dans un fourré. Rrôu a trop faim, il s’approche, ne se méfie de l’odeur humaine, et ce sont les mâchoires d’un piège à renard qui se referment sur lui. « Il se courbe un peu sur le piège, se rejette en arrière et tire sur sa patte prisonnière. La douleur est la même, aussi cruellement aiguë, et pourtant il tire davantage et recommence à tirer sur sa patte ». 

Vous voyez le film 127 heures, oui? Eh bien c’est pire. Rroû va faire comme le héros du film, et de la vraie vie d’ailleurs, il va se mutiler pour se libérer. Maurice Genevoix lui aussi en 1915 s’est trouvé mutilé, la main gauche à jamais bousillée. 

Mais revenons à Rroû, son enfer ne fait que commencer, le chapitre suivant s’intitule « Le chat fou » et commence ainsi : « Depuis bien des semaines, les paysans ont vu rôder sur le halage un chat hirsute et noir si maigre qu’on pourrait croire un fantôme issu de la terre, un chat crevé qui marche dans le jour ». Qui pourra aimer encore Rroû quand il n’est plus joli et vaillant? Qui peut encore aimer un chat fou et crevé qui marche dans le jour, un objet de répulsion comme une gueule cassée qui revient des tranchées? 

Qui? … mais la vieille Clémence aux yeux clairs bien sûr… Cet amour-là sera-t-il suffisant? Maintenant c’est à vous de voir … 

Merci bisous merci

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