Juliette Arnaud se repose après les romans de 1600 pages qu'elle vient de lire et nous parle de la série Netflix "Le Jeu de la Dame".

Ségolène Royal, animée d'une sainte colère récemment dans une interview, a déclaré 'Suite à la fermeture des librairies, on renvoie les gens vers Netflix, allez-y, regardez des films, abrutissez-vous, fumez, surtout ne lisez pas". Alors. Plusieurs choses. 

"Fumez". Bon, déjà, je ne sais pas de quoi elle parle. Je n'ai pas envie de savoir, ça me fatigue. 

"Abrutissez-vous". Oui, c'est vrai. Elle a raison. Ça peut arriver devant Netflix. Ce sont des choses qui arrivent également en lisant certains livres. Non, je ne vais pas en citer, ça n'est pas ma manière. Mais "abrutissez-vous devant Netflix", c'est particulièrement malvenu à mon sens, parce qu'en ce moment, il y a une série en sept épisodes d'une heure qui est tout en haut du hit parade France et qui, nonobstant, est une merveille d'intelligence, de beauté et d'inspiration - bref, une princesse de contes de fée. 

Sauf qu'ici, la princesse, c'est une petite orpheline dans un orphelinat aux Etats-Unis, dans les années 1950. La petite fille, une rouquine au carré en casque est une gosse mal remise de la mort violente et choisie de sa mère. Elle a un visage trop sérieux, elle observe intensément, sans forcément tout comprendre. Et puis, un jour, la petite fille est envoyée nettoyer les brosses pleines de craie dans la cave. Et là, dans une faible lumière, dans le noir de la cave, il y a le concierge de l'école, un monsieur entre deux âges, bourru, face à un jeu inconnu d'elle. 

Alors, la petite s'approche. 

- Qu'est ce que tu veux, petite ? Tu devrais être dans la chapelle. 

- Comment s'appelle ce jeu ? 

- Tu devrais être à l'étage avec les autres. 

- Je ne veux pas être avec les autres. Je veux savoir à quel jeu vous jouez. 

- Ça s'appelle les échecs. 

- Vous voulez bien m'apprendre ? 

- Je ne joue pas contre les inconnus. 

Inconnus, ils ne vont pas le rester longtemps. Le concierge va initier la petite gosse qui ne veut pas être avec les autres. Il va l'initier aux échecs. Elle va vite devenir une meilleure joueuse que lui. Elle a trouvé un système où l'univers prend un sens, où elle s'épanouit, où elle excelle. Beth Harmon va devenir une prodige des échecs. 

Oui, je sais. Comme ça, vous vous dites que les échecs, vous vous en battez les couettes, que de toutes façons, vous n'y comprenez rien, que c'est un jeu pour intellos ou pire, pour Matheux, un sport d'esprit joué en général par des garçons dont on ne voit pas les corps, que si les clubs d'échecs au lycée avaient été des repaires de sex-symbols, pardon mais on s'en serait rendus compte, bref, que tout ça est anti-cinématographique. Eh bien vous allez prestement faire demi tour : l'intelligence, c'est sexy, les sports d'esprit aussi. 

Et puis surtout, il y a des gens qui savent filmer l'intériorité, la concentration et l'incompréhensible. Comme dans n'importe quelle bonne histoire; Beth est victime, malgré ses dons, d'un mauvais sort : c'est que, voyez-vous, à l'orphelinat dans les années 1950 on l'a habituée à carburer aux tranquillisants. Et voilà qu'arrivent les années 1960... 

Qui inventent de nouvelles drogues légales toutes les dix minutes, avec des slogans somptueux comme (véridique) "le traitement qui dompte les tigres. Que fera-t-il sur les femmes nerveuses?"

La petite fille est devenue une jeune femme toujours rousse, toujours casquée, toujours plus prodigieuse, toujours plus accro aux petites pilules vertes. Ah, les années 60 qui swinguent... Et dans la tête de Beth, ça swingue sévère, et derrière ses grands yeux si rond qu'ils en sont carrés, les pièces du jeu d'échecs la nuit s'animent toutes seules, comme dans la boîte à joujoux de Debussy. Elles sortent du plafond de sa chambre et interprètent des chorégraphies opaques pour moi, lumineuses pour elle. La lumière des grands yeux noirs de Beth Harmon n'abrutit pas, Madame Royal, elle élève.

  • Légende du visuel principal: Image promotionnelle de Netflix pour cette série en sept parties
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