Juliette Arnaud a lu le premier roman de Marion Messina, "Faux départ".

Imaginons une parabole où pour faire le tri dans les genres de livre, on déciderait que les livres sont … des patates. 

Oui c’est pas glam’ mais la patate c’est comme les livre, c’est la vie. Parce que les patates c’est tellement de variétés (la Charlotte, la ratte, la Pompadour, la bonnote de Noirmoutier) et tellement d’opportunités : la frite, le gratin, la purée, les chips. 

Point d’orgue de cette démonstration ébouriffante : qui oserait faire une raclette sans patates? Un gros pignouf. 

A présent que tout le monde est convaincu et admiratif de mon talent pour manier la parabole (Alex, fermez la bouche, c’est gênant), nous sommes dans un monde où les livres sont des patates, Faux-départ est une vitelotte. 

Cette pomme de terre à la peau épaisse aussi sombre que celle d’une truffe, et à la chair aussi violemment violette que les yeux d’E. Taylor. Une fois l’effet de surprise passé, une fois qu’on s’est réjoui de la pointe de noisette dans le goût très fin de sa chair, on apprend que cette patate surprenante n’est pas une création Monsanto/ Silicon Valley, elle est ancienne

De la même manière, Faux départ appartient une tradition littéraire de trois siècles : le roman d’apprentissage. Celui où le héros au centre apprend son cœur, la société dans laquelle elle vit, la place qu’elle veut/peut occuper. Il s’appelle Frédéric Moreau chez Flaubert ou Julien Sorel chez Stendhal, c’est souvent un jeune homme. 

Ici, c’est la jeune Aurélie de Grenoble qui va « monter sur Paris », qui n’est pas issue de la bourgeoisie, qui « n’a rien pour se démarquer. Ni talent, ni physique, ni particularité » et va vite comprendre que 

L‘égalité des chances revenait à dire que le lièvre et la tortue disposaient des mêmes chances sur la ligne de départ. 

Et n’aura pas le bol de d’Artagnan. Parce que malgré une arrivée de pauvre gascon à la capitale sur sa vieille jument, se lie d’amitié en deux deux avec les mecs à la cool de son époque et de sa génération, les trois mousquetaires. Pour elle, ce sera un « Sentiment absolu de solitude, et un ennui implacable ». 

Autre principe de tout bon roman d’apprentissage, tomber amoureux, et en baver. D’Alejandro « Par une suite de hasards difficiles à démêler, ils avaient échoué au même endroit, au même moment ». Quoi? ça ne fait pas rêver comme début ? Pauvres fous… C’est oublier un peu vite dans les plus grands romans d’amour, les débuts peuvent être médiocres ou fêlés. Confère Aurélien, autre fameux roman d’apprentissage, « la première fois qu’Aurélien vit Bérénice il la trouva franchement laide ». Ça n’empêche pas l’amour mais l’amour voyez-vous c’est pas forcément un truc qui te sort la tronche de l’eau surtout que celui là d’homme « était un homme difficile, qui ne s’apprivoise pas, qui fait du mal et ne demande jamais pardon ». 

Ce qu’il y a de profondément attachant chez Aurélie, c’est que malgré une conscience de plus en plus avertie de son mauvais jeu de cartes de départ, même pas une paire de deux, elle ne se soumet pas. Cette insoumission se résume en une phrase : 

Elle refusait à son destin de pauvre de s’accomplir. 

Et Paris ne sera pas So romantic/ ville de lumière et d’amour/ accordéon et ris de veau, Aurélie vit seule « Seule dans une ville de 12 millions de personnes », une « ville grise, triste et gothique », assommée par le paradoxe de tout provincial exilé quand il constate que « Paris était répugnante et addictive ». 

La question finalement c’est : Aurélie aura-t-elle le cuir aussi épais que la pomme de terre vitelotte? Ses dés pipés lui feront ils rater son départ? On voudrait tant l’avoir vue quelque part dans le métro et sans être Athos Porthos et Aramis avoir su lui filer un coup de main, Merci Bisous Merci 

Elle n’entrait pas de grands délires mystiques pour savoir s’il y avait une vie après la mort, mais une avant.

"Faux départ" paru aux éditions "La Dilettante" le 23 août 2017

"Faux départ" paru aux éditions "J'ai lu" le 28 août 2018

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