Juliette Arnaud vous recommande "L'autre fille d'Annie Ernaux

Un petit quizz de chanson. Française parce que sinon Alex et Guillaume sont hors-concours. Qui chante la chanson qui s’achève sur les vers suivants ?

Toi le frère que je n’aurai jamais/ je suis moins seul de t’avoir fait/ pour un instant, pour une fille/ Je t’ai dérangé/ Tu me pardonnes/Ici quand tout vous abandonne/ On se fabrique une famille

Chanson lettre à un frère qu’il aurait aimé avoir, lui qui n’a que des sœurs, Maxime Leforestier écrit cette chanson en 1971, il a vingt ans.

Bon, on pleure tous, c’est scientifique : sur l’échelle de la chanson qui t’empoigne jusqu’aux larmes, 0 étant Tata Yoyo et 10 Mourir d’aimer, Mon frère est 8. Et puis, longtemps après, Maxime découvre qu’il a un frère. Né en 1970, dont il ne connaîtra l’existence 8 ans plus tard.

Rien de scientifique ici. Souvent, l’auteur, l’écrivain pense être dans la fiction et bim! ironie de la vie qui est décidément bien ironique, il est Cassandre. Il dissipe les brumes, il est voit le présent, l’avenir.

Quand Annie Ernaux écrit L’autre fille, elle n’a pas vingt ans, et cette sœur là est morte depuis longtemps : Avant la 2è Guerre Mondiale, avant sa naissance à elle. Annie Ernaux ne l’a pas connue et apprend quasi accidentellement son existence. Une petite existence, l’enfant est morte à l’âge de 6 ans.

Une enfant d’un monde qui n’existe plus, sa maladie fatale s’appelle la diphtérie, elle-même s’appelait Ginette. Un prénom de vieux qui, lui, ne revient pas, aucune star pour appeler son enfant Ginette.

Annie Ernaux a 10 ans à l’époque, elle se croyait enfant unique, elle est la seconde, elle écrit : « Je suis venue au monde parce que tu es morte, et je t’ai remplacée ».

Face au secret, au chagrin qu’il contient, Annie Ernaux raconte comment et pourquoi elle fait perdurer la tradition, elle se tait, n’en parlera jamais avec ses parents et attendra qu’ils meurent pour aller fleurir la tombe de la petite sœur aînée inconnue. 

Comme c’est Annie Ernaux qui écrit, elle procède à son habitude, chérie pour ceux qui l’aiment, et c’est mon cas, on est toujours dans ce travail « auto-sociobiographique », c’est à dire qu’elle utilise la matériel autobiographique comme terrain de questionnement social, comment La petite histoire est insérée dans la grande.

Ce livre n’y déroge pas, celui-là est particulier.

Déjà le genre : épistolaire. Qui écrit encore des lettres? C’est l’idée merveilleuse de cette collection, « Les Affranchis » : la note de l’éditrice « Quand tout a été écrit sans qu’il soit possible de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue … Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite ». 

Alors Annie Ernaux écrit à cette sœur qu’elle n’a pas eue, comme Maxime, « Nous n’avons pas joué, mangé, dormi ensemble ». Est-ce qu’écrire c’est alors pour jouer au jeu préféré des enfants, jouer à Dieu, et donc la ressusciter, la sœur inconnue? Et donc la tuer à nouveau? C’est un jeu dangereux que celui de jouer à Dieu.

Est-ce qu’écrire la lettre ultime c’est vraiment mettre un point final? Annie Ernaux écrit vers la fin de sa lettre :

T’écrire c’est faire le tour de ton absence

Mais un tour c’est un cercle, c’est infini donc, par essence. A présent, une petite expérience :

Fermez les yeux, réfléchissez, à qui n’avez vous pas écrit une lettre? l’ultime? A qui voudriez vous l’écrire? Chut. Ne dites rien. Dites le à vous-même et écrivez la. 

Merci Bisous merci

"L'autre fille" d'Annie Ernaux aux éditions Nil 

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