Juliette Arnaud continue son analyse de l'oeuvre de Zweig en nous expliquant comment adopter la bonne pitié, pas la "molle", l'autre, la "sentimentale"...

Après La Pitié Dangereuse, oeuvre de fiction, et avant se suicider Zweig écrit Le Monde d’hier, un genre d’oeuvre testamentaire, son auto biographie. Lui en exil au Brésil, écrit qu’en Autriche, il a été témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité, le nazisme. Dans Le Monde d’Hier, il se présente de la sorte : « Juif, écrivain humaniste et pacifiste ». 

« Juif » Zweig l’était depuis toujours, et si pendant longtemps ce fait ne lui a pas paru comme une constante majeure de sa personnalité, le monde d’aujourd’hui lui rappelle cruellement que si. 

Mais déjà dans La Pitié Dangereuse, le thème de la judéité est présent, ce n’est pas la thème principal (le petit lieutenant et la jeune fille paralysée), c’est un thème qui a l’air mineur, comme un petit ruisseau qui coule à côté d’un torrent, sauf que bien sûr il y a un endroit où la petite rivière se jette dans le torrent. C’est par le docteur d’Edith, la petite infirme, qu’Anton le petit lieutenant va être averti du genre de famille, dont il va devenir un hôte régulier et chéri, malgré son épouvantable gaffe. Ou grâce à elle peut-être. Ce qu’il y a en lui de candide, garçon issu d’un milieu modeste, peu au fait de la vie des riches. Le docteur Condor le lui dit « Vous faites une bonne action en apportant dans cette maison tragique un peu de votre jeunesse, de votre naturel, de votre vitalité ». Anton pour qui monter à cheval est un genre de passion, apprend qu’Edith n’a pas toujours été dans un fauteuil, qu’avant sa maladie des centres nerveux, elle était une petite fille qui dansait très bien, avec un plaisir énorme, et qu’à présent « elle danse en rêve ». Anton s’éveille à la compassion, à la pitié : « J’éprouve une reconnaissance éperdue pour la malade que j’ai offensée et qui m’a appris par sa souffrance la magie créatrice de la pitié ».  

Bon d’accord ça c’est pour le torrent, mais la petite rivière alors ? La petite rivière c’est un autre récit que lui fait Condor, le récit des origines du père d’Edith. Ce monsieur de Kekesfalva, richissime, avec ses petites lunettes d’or, si gentil avec sa fille, si évidemment et complètement dévoué à elle. Un drôle de conte de fée, qui fait : « Il y avait dans une misérable petite bourgade un petit juif à la poitrine étroite et aux yeux vifs que tout le monde appelait Lämmel Kanitz ». Et qui raconte comment Lämmel Kanitz enfant pauvre est devenu ce magnat, comment sa femme bien aimée est morte le laissant avec cette enfant adorée puis paralysée, et de là carrément idolâtrée. Et si Condor lui raconte tout ça, ce n’est pas par indiscrétion, c’est pour qu’Anton connaisse ses responsabilités. Parce que oui, « Tu est responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé ». Ca c’est le Petit Prince et son renard. 1943… étrange, non? 

Condor a d’autres mots qui éclairent le titre : « Il y a deux sortes de pitié : l’une molle et sentimentale (c’est pas la bonne) et l’autre (c’est la bonne) la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut, et est décidée à tenir avec persévérance jusqu’à l’extrême limite des forces humaines ». Mais face à l’ultra sensible Edith, la fière, intelligente et passionnée Edith quoiqu’infirme, Anton quoique bien jeune va bien bien faire connaissance avec l’extrême limite de ses forces… 

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