Dernière chronique dédiée à l'oeuvre de Stefan Zweig : Anton désire Edith, quitte à mentir pour la rendre heureuse. Moral ou immoral?

Encouragé par le toubib, Anton apporte donc dans la maison tragique sa joie, sa vitalité, sa candeur. Il est heureux et fier de faire le bien, il profite de la belle maison, du babillage d’Edith et de sa cousine, ça le change de ses copains hussard, le père d’Edith l’adore, les domestiques pareil. Et puis ça se tend. En même temps quand un écrivain situe en Autriche l’action de son roman quelques mois avant l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand, qui entraîna la Première Guerre Mondiale, on peut soupçonner qu’il se prépare à écrire quelque chose d’un poil plus tendu que Riri, Fifi et Loulou rigolent bien chez Papi et Mamie. 

Pour ce faire, pour introduire la tension, Zweig use d’un procédé malin : le récit, qui est rétrospectif - Anton raconte longtemps après les événements - nous est néanmoins régulièrement livré au présent de l’indicatif, ce qui produit une impression intense de vie qui arrive là tout de suite maintenant; et comme, de plus, Anton est un jeune homme assez naïf, peu expérimenté, ce qu’il découvre et comprend de la maison tragique, nous lecteurs, on le comprend en même temps que lui. 

Ainsi on sent qu’Edith souffre mortellement de sa condition d’infirme, que ça ne lui suffit pas de « danser en rêve », qu’elle n’a pas renoncé à l’idée de marcher à nouveau, qu’elle attend un miracle du docteur Condor. En conséquence de quoi, elle est parfois capricieuse, irritable, agitée par cette finesse des sentiments particulières aux malades. 

Et puis, un jour de crise justement, elle doit aller se coucher et réclame d’Anton un baiser sur le front, comme un enfant, un genre de baiser magique pour pouvoir dormir. Enfin ça c’est qu’Anton croit comprendre. Alors il se penche sur elle, mais Edith lui attrape le visage, et ce n’est pas son front qu’il embrasse malgré lui et « la pression fut si  ardente, la succion si avide que ses dents rencontrèrent les miennes, en même temps que sa poitrine se tendait, se bombait pour sentir, toucher mon corps incliné. Jamais je n’ai connu de baiser aussi sauvage, aussi désespéré que celui de cet enfant infirme ». 

Et si vous vous dites, qu’Anton est pas bien fûté, qu’on les voit venir ces choses-là, blablabla, mais qu’allait-il faire dans cette galère, je vous propose de redescendre les quinze étages de votre haute opinion de vous même. Ce que j’ai fait, moi, Grâce à Zweig qui met dans la tête d’Anton des choses qui me paraissent d’une impressionnante modernité : Anton, jeune homme de 1913, s’est fait une idée de l’amour comme un jeune homme de 2020 : par les livres, les pièces de théâtre, les films et donc en guise de quoi « Ce sont presque exclusivement les êtres jeunes et beaux qui s’aiment ». Et toujours en guise de quoi : « Jamais l’idée ne me serait venue que dans son corps d’infirme pussent exister les mêmes organes, que dans son âme pussent couver les mêmes désirs que chez les autres femmes ». 

« Femme », c’est ça qu’est Edith, pas une enfant qu’il faut consoler, distraire, amuser. Une « femme » avec des désirs, merci monsieur Zweig au passage. Mais vous l’avez bien compris, Anton lui n’en est pas là. C’est qu’il vient à peine de comprendre que la pitié, la compassion, l’amitié ça ne va pas être suffisant. Mais que néanmoins il désire aider Edith. Quitte à mentir un peu. Pour la rendre heureuse. En se disant que rendre quelqu’un heureux n’est jamais un mal ou une faute… Ouais … faut voir… Moi, j’ai vu. Et vous ? 

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