Et si les gens normaux faisaient des histoires?

Je suppose que personne n’est embarrassé autour de la table par le titre en langue anglaise. Si, Aymeric? On panique un peu? Eh bien on demande discrètement de l’aide à ses petits camarades… 

N’empêche que d’instinct on peut penser que les gens normaux ça fait pas un roman, que les gens heureux n’ont pas d’histoires, de péripéties susceptibles de choper notre attention blasée, qu’enfin la normalité en France, type les présidents normaux, ça fonctionne moyennement bien. 

Alors je préfère dégoupiller instantanément : Marianne et Connell, les héros Des Gens Normaux ne sont pas des gens normaux. Ou alors ils ne se sentent pas comme tels. 

On rembobine au début du roman. Marianne et Connell se rencontrent au lycée dans une petite ville irlandaise provinciale. Tout les oppose. Elle est d’une famille aisée et elle est solitaire, parce que les autres la trouvent étrange, et pour cause, elle vient d’une famille sévèrement dysfonctionnelle. Et puis son père est mort quelques années avant. Il est le fils de sa mère qui fait le ménage dans la famille de Marianne, il est aussi populaire que Marianne est ostracisée. Et puis, il n’a jamais connu son père. 

Un autre point commun : ce sont deux excellents élèves. 

Un autre point commun : ils entament de manière secrète une liaison amoureuse. 

C’est à dire qu’ils couchent ensemble, et fort bien, mais comme Connell n’assume pas l’étrangeté de Marianne, et comme Marianne a pris l’habitude dans sa famille de ne pas être respectée, elle ne se rebelle pas. Et puis Connell invite une autre fille, plus populaire au bal de fin d’année, oui, voilà, Aymeric, il merde lourdement. Ils ne se voient plus. 

Marianne et Connell se retrouvent dans la même université, le Trinity College, à Dublin. Et maintenant le jeu a changé, avec de nouvelles cartes : Connell fils de pauvre n’est plus le garçon sportif avec une vie sociale facile, il peine à s’intégrer quand Marianne, elle, semble un poisson dans l’eau. Et vite, à nouveau attirés l’un par l’autre, ils alternent des rapprochements, des éloignements, des retrouvailles et des incompréhensions. Des silences aussi. Silences dus à ce foutu sentiment d’anormalité. 

Marianne dit à Connell : « Je ne sais pas ce qui ne tourne pas rond chez moi, je ne sais pas pourquoi je ne peux pas me conduire comme les gens normaux ». 

Sally Rooney écrit de Connell : « Tout ce qu’il voulait c’était être normal, dissimuler les aspects de sa personnalité qu’il trouvait honteux et perturbants ». 

Oui, vous avez noté : Marianne parle ou essaye de parler, quand Connell reste dans sa tête. Mais Sally Rooney est une jeune écrivaine, 27 ans quand elle publie ce livre, alors ses personnages, aussi jeunes et contemporains, ne sont pas aussi ankylosés dans leur genre que chez d’autres. 

Exemple : Quand Connell le grand sportif fait des études de lettres, il étudie Emma de Jane Austen et pense « Ce n’est pas très sérieux intellectuellement de s’inquiéter pour des personnages de fiction qui décident de se marier. Mais il n’y peut rien : la littérature l’émeut », Marianne étudie les Sciences Politiques et dit qu’elle trouve étrange « de négocier des tranches de son temps extrêmement limité sur terre en échange de cette invention humaine qu’on appelle l’argent ». Par opposition au Temps qui lui est Réel. Comment en arrive-t-on à la toute fin du roman à Marianne se disant « Vraiment, vraiment, les gens peuvent vraiment se changer mutuellement »? 

Si vous y croyez, mieux si vous voulez y croire, la référence : Normal People, Sally Rooney (Editions de L’Olivier). 

Merci bisous merci

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