A trop relire Phèdre au printemps 2020, ça a fini par arriver : j’ai rêvé que j’étais une pythie grecque. Et qu’il me fallait rendre mes oracles.

Et on me tannait avec une seule question : comment va-t-il être ce déconfinement? 

Cauchemar d’anachronisme, j’ai pédalé dans la semoule, « Le chemin du déconfinement est … va être … sera … serait … bon ben y va être comme les voies du seigneur : impénétrable ». 

Bon, objectivement, c’était pas non plus la prophétie la plus abrutie jamais articulée mais de toute façon les prophéties, à part des les mythes grecs, c’est souvent risible. 

Au XVII ième, vers 1677, il y a deux trucs hype : les tragédies de Racine et le café, qui vient d’arriver de Constantinople. Et on prédit que « Phèdre passera, comme le café ». 

Voilà, voilà. (Voltaire, cet être généreux, attribuait ce trait à Madame de Sévigné. Il mentait. Elle n’a jamais dit ou écrit. Parenthèse fermée).

Et si le café et Phèdre ne sont pas passés de mode, on garde tout un tas d’idées fausses à propos de Phèdre, la pièce et le personnage.

Notamment que tout est de la faute de Phèdre. ce n’est pas du tout ce que nous dit Racine : elle est jouet et victime d’une passion violente - et qui nous permet avec un peu d’honnêteté de faire un retour sur nos propres faiblesses.

Ou encore que tout est de faute d’Oenone. En oubliant que cette femme n’a menti que par terreur que son enfant se suicide. Et lorsqu’elle comprend que son mensonge criminel n’a servi à rien, elle se suicide.

D’ailleurs en fin de cinquième acte, c’est une hécatombe, Hippolyte a péri, Oenone s’est noyée, Phèdre s’est empoisonnée et meurt en disant à Thésée qu’Hippolyte était innocent.

Panope : « Elle expire, Seigneur ! »

et Thésée de répondre  

… D’une action si noire/ Que ne peut avec elle expirer la mémoire

Parce qu’à la fin, Thésée, lui, est là bien vivant, un peu embêté de n’avoir pas cru son fils, de l’avoir maudit et assassiné, mais il pète la santé, le roi d’Athènes.

Et Racine pourtant nous avait prévenu et pas entre les lignes, pas vaguement. Acte 1 scène 1 : Théramène et Hippolyte qui aller  chercher son père peut-être mort. Théramène lui dit que peut-être c’est pas la peine et que Thésée en bon mâle alpha est juste occupé par ses petites affaires de fesses. Je n’exagère rien, je cite : « nous cachant de nouvelles amours, ce héros n’attend point qu’une amante abusée » et Hippolyte, ce bon fils, de couper son gouverneur :

Cher Théramène, arrête et respecte Thésée

Ben non ! Elle est là la grosse erreur de base. Ne respecte pas! Père ou pas père, roi d’Athènes ou pas, Thésée c’est …dans le désordre - et j’en passe, j’ai pas le time - … le meurtrier de Médée la magicienne, le vainqueur du Minotaure (il le tue pendant son sommeil - bravo la bravoure!), celui qui a abandonné la soeur de Phèdre, qu’il était sensé aimer, Ariane à Naxos alors qu’elle a trahi son père pour lui, «Ariane ma soeur de quelles amours blessée vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée », celui qui, égocentrique forcené, provoque le suicide de son père à lui, Egée, Celui qui enfin enlève une fillette qui danse Hélène, oui une fillette, et oui, la belle Hélène, qui aura donc passé sa vie à être enlevée, et celui-là est vivant.

Et Hippolyte en se soumettant à son autorité perpétue le malheur. Vous le voulez mon oracle ? Vivement que les fils remettent en cause l’autorité de leurs pères.

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