Je ne sais pas si vous avez peur du vide? Oui, enfin un peu, comme tout le monde, quoi… Et bien figurez-vous qu’il n’y a pas que la nature – et vous donc – qui avez horreur du vide : les hommes politiques aussi.

Dès qu’il voit un vide le législateur saute dessus comme vous et moi sur une pizza napolitaine : ça s’appelle le vide juridique. Qu’il faut impérativement combler, nécessairement remplir. L’inflation législative est à la démocratie ce que l’excès de sucre est à nos pâtisseries. 

Il y a quelques mois, une députée française a déposé une curieuse proposition de loi destinée à protéger légalement rien de moins que… les recettes de cuisine ! Il s’agit, selon cette parlementaire, de protéger pendant 20 ans – mon dieu, 20 ans ! – je cite : « une activité créatrice démontrant le caractère dégustatif singulier ». Les cartes de nos restaurants de demain seront copyright ou ne seront pas !

Vous imaginez les sœurs Tatin breveter leur fortuite trouvaille renversée ?? Les huissiers de justice débarquant en cuisine pour rédiger moult procès-verbaux de constats au nom de la sacrée sainte protection de la crème brulée ? Les avocats se frottant les mains – et les babines – au moment de plaider la fameuse affaire du clafoutis aux cerises non dénoyautées de nos grands-mères ?

C’est inquiétant ou mieux vaut-il en rire ?

Alors disons que jusqu’ici, et c’est heureux, les juges français ont déjà répondu non et les juges européens aussi ; une recette de cuisine n’est pas une œuvre de l’esprit. J’entends déjà certains couteaux s’aiguiser mais c’est ainsi. 

Elle n’est finalement qu’une suite d’instructions, une simple méthode – pas toujours si simple d’ailleurs -, un empilement de savoir-faire et de connaissances techniques et théoriques. On pourrait même dire à l’instar du philosophe Michel Serres, qu’une recette de cuisine n’est qu’un algorithme.

Que la quiche lorraine ne soit pas une œuvre créatrice, on peut l’entends : amis lorrains je vous aime quand même. Mais quid de créations culinaires originales et parfois géniales ? Certains chefs, faute de protection légale, ont parfois déposé leurs œuvres farinés comme des marques et ont même intenté des procès. C’est ainsi qu’Alain Passard, le chef du restaurant triplement étoilé L’Arpège à Paris, veille jalousement sur sa tarte bouquet de roses dont il a protégé le nom.

Mais alors où commence la protection et où s’arrête la liberté ? Dire qu’un parfum n’est qu’une formule mathématique c’est oublier la peau qui le porte et le sillage qu’il trace, c’est même effacer la femme - ou l’homme - et ne retenir que les molécules… Une recette de cuisine n’est pas un algorithme et tant pis pour Michel Serres, il lui faut – en plus des instructions et du grammage – un petit truc en plus, une étincelle que n’auront jamais les copieurs et qui reste le secret de l’inventeur. D’ailleurs, en droit, celui qui découvre un trésor répond au doux nom d’inventeur. Ainsi, quand Christophe Colomb découvre l’Amérique il invente l’Amérique ! Pareil pour le couscous de Morteau de l’inventeur Sébastien Demorand.

Alors si cette proposition de loi devait aboutir – spoiler : elle ne le sera pas mais on va garder un œil dessus -, elle serait difficile à mettre en œuvre. Car le droit autorise depuis toujours la copie privée permettant de reproduire une œuvre jusque dans les cuisines personnelles des gourmets, ce qui est heureux, avouez-le. Le bonheur laissé libre en quelque sorte. Et parce qu’il y aura aussi toujours des avocats pour s’y opposer, car nombre de mes Confrères sont tout autant des gastronomes que des auxiliaires de justice – même en grève – et que nous portons aussi gaiement le tablier taché que la robe noire et l’hermine.

Le pire n’est donc pas à venir ?

A priori, non, mais restons vigilants. Et gardons en mémoire cette phrase du génial pâtissier Cédric Grolet : « Si c’est beau, les gens viendront. Si c’est bon, il reviendront ». 

Alors entartrons, entartrons ! Copions ! Copions donc tant que Dieu nous prête vie ! 

Mais avant de réussir, mieux que notre invité Jean Sévègnes, des pommes duchesses à damner un saint ou un vol au vent aussi dingue, avant de faire meilleur, essayons déjà, tout simplement, de faire aussi bon.

Vin présenté : Un Moulin-à-Vent d’Isabelle et Bruno Perraud. 

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