Cyril Petit revient sur un procès insolite qui vient de se tenir à Paris. Où l’on parle d’ordures, de liberté de la presse et, évidemment, de journaux.

Ali Akbar vendeur du Monde à la criée devant Le Café de Flore
Ali Akbar vendeur du Monde à la criée devant Le Café de Flore © AFP / Jelena stajic / hanslucas.com / Hans Lucas

Nous sommes le dimanche 26 août 2018 à Paris. Un homme est verbalisé. 68 euros d’amende. Motif du PV : “Dépôt ou abandon d’ordures, de déchets, de matériaux ou d’objets hors des emplacements autorisés.” Avec une précision qui nous intéresse ce matin : “Dépôt sur la voie publique par vente de journaux.” Ce jour-là, Shamshad Akbar, 32 ans, surveillait les paquets de JDD vendus par son père. Sans troubler l’ordre public ni gêner la circulation. 

Après des contestations non abouties, le tribunal de Paris a jugé "utile" la tenue d'un "débat contradictoire". Il a eu lieu lors du procès le mois dernier. Avec une question sous-jacente : “Les journaux sont-ils des ordures ?”

Et le jugement est tombé avant-hier :  Shamshad Akbar a été relaxé ! 

L’infraction n’était pas caractérisée. Il faut dire qu’il avait un avocat inattendu pour ce genre d’affaires : Antonin Lévy, ancien défenseur de François Fillon notamment, et habitué de procès médiatiques, qui a trouvé cette histoire “aussi ubuesque que scandaleuse”. Lors du procès, il a expliqué à quel point les vendeurs de journaux participent du droit à l’information, invoqué la loi sur la liberté de la presse de 1881, montré que les journaux ne sont pas des ordures et que ces colporteurs n’ont plus besoin d’autorisation.

Les colporteurs, venons-y. Car l’autre personnage de votre histoire, c’est le père de Shamshad : Ali Akbar

Le plus célèbre crieur de journaux de France... Et le dernier sans doute ! 

Quand Ali Akbar a commencé, en 1973, ils étaient une quarantaine à Paris à pratiquer ce métier inventé au XIXe siècle. Aujourd’hui, à 66 ans, Ali dévore encore les pavés du quartier Saint-Germain, le cœur du Paris intellectuel et littéraire : une dizaine de kilomètres au pas de charge pour vendre principalement Le Monde à partir de 11 heures. Il y a trente ans, il pouvait en écouler 300 par jour. Aujourd’hui, une cinquantaine qui lui rapportent environ 65 euros. 

Et depuis que les restaurants sont fermés, il galère. Vendredi, il a vendu 20 Le Monde.

Parce qu’Ali rentre dans chaque restaurant, va chercher les lecteurs, interpelle les passants, embrasse les personnalités qu’il croise… Et on l’entend de loin ! “Ca y est, l'Europe est sauvée, les Anglais reviennent”, “Ca y est, la retraite à 35 ans.” : Ali aime interpeller à coup de faux titres.

Il est comme un twittos qui scande une info. Il faut la vérifier en achetant le journal. Ali Akbar est un réseau social à lui tout seul.

Dans le quartier, une fresque immense a été peinte à son effigie et il figure sur des cartes postales. Il connaît des dizaines de personnalités. Et a connu Macron étudiant à Sciences-Po. En 2016, quand Le Monde a voulu arrêter la vente à la criée, l’association des anciens élèves a fait une pétition : 7000 signataires ont sauvé Ali !

Du Pakistan à Saint-Germain, son histoire est extraordinaire et touchante...

Né en 1954 à Rawalpindi, troisième plus grande ville du pays, Ali Akbar a été vendeur de maïs à cinq ans, puis gardien de buffle ou employé de station-service. À 14 ans, il a vendu des journaux. Enfant des rues, il a quitté le Pakistan à 18 ans. Kaboul, Téhéran, Istanbul, Athènes, Rouen, Dijon…  Il traverse le monde et devient SDF à Paris. 

En 1973, son destin bascule : il devient, par hasard, vendeur à la criée de Charlie Hebdo et Hara Kiri. Cabu, Wolinski, Gébé, Reiser sont alors ses amis. 

Puis viendra Le Monde. Ali Akbar profite de la liberté que lui offre son métier oublié. 

Quand il rentre au Pakistan, il a un rituel qu’il nous a confié un jour : “Je me le suis promis étant enfant. J’achète des oiseaux en cage et je les laisse s’envoler. Pour qu’ils soient libres, eux aussi.” On est là bien loin des procès pour dépôts d’ordures.

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