Depuis le 21 octobre, les habitudes de lecture de la presse des 800 habitants de l’île finistérienne d’Ouessant ont changé. Que s’est-il passé ?

Livraison de la presse : Ouessant, l'île de la discorde
Livraison de la presse : Ouessant, l'île de la discorde © DR

Jusqu’à la semaine dernière, sur la petite île du Finistère, quotidiens nationaux et magazines étaient livrés chaque matin par avion, en même temps que les régionaux Le Télégramme et Ouest-France. Décollage de Brest à 8h30, 15 minutes de vol via la plus petite ligne aérienne de France, atterrissage à l’aérodrome puis vente des journaux dès 9h à la maison de la presse. Du classique donc ! Mais le 21 octobre, le diffuseur, Armor Distripress, a changé son mode de livraison pour la presse nationale et opté pour la voie maritime.

  • Problème : le trajet en bateau dure 2 heures et le port est à 4 km du bourg
  • Résultat : ce n’est qu’autour de 11h-11h30 que sont mis en vente L’Equipe, Libé, Le Figaro et les autres nationaux. Mais aussi les magazines.

Ce changement a suscité émoi et colère sur l’île. Pourquoi a-t-il eu lieu ?

Début octobre, le second point de vente d’Ouessant, le bar-tabac-PMU, a cessé de vendre les journaux. Résultat : une baisse brutale du chiffre d’affaires pour la société qui expédie la presse. Son directeur nous a expliqué qu’en continuant à livrer Ouessant par avion, il aurait perdu 5 à 6000 euros par an. Et il précise que la livraison maritime est déjà de rigueur pour les îles alentour (Bréhat, Groix, Belle-Ile). De son côté, le maire d’Ouessant estime que la différence de coût entre avion et bateau est “dérisoire” et que la pérennité de la maison de la presse est en jeu. Pour la défendre, il n’hésitera pas à écrire à Richard Ferrand, le député élu de la circonscription devenu président de l’Assemblée nationale. “Ce n’est pas un caprice, dit-il. Si on lâche sur ces petits détails, c’est la vie sociale de l’île qui va se déliter.”

Et comment le vit la propriétaire de la Maison de la presse et les Ouessantais ?   

Guylaine Leroux a été stupéfaite d’apprendre brutalement ce changement par un mail laconique. Car la marchande ne peut se permettre de fermer boutique en pleine matinée pour aller chercher la livraison de 11h au port. Alors, pour l’instant, elle se fait dépanner. Les clients, eux, qui viennent tôt acheter Le Télégramme - qui, lui, reste livré par avion à 9h - ne comprennent pourquoi il faut revenir deux heures plus tard pour Le Monde ou Paris Match. “N’oubliez pas que nous sommes sur une île où il y a peu de choses à faire, dit la marchande. Avec beaucoup de personnes âgées qui ont leurs rituels : ils ne se déplacent qu’une fois par jour, le matin, pour leur courses et pour la presse.” Guylaine Leroux cite l’exemple de ce lecteur de 76 ans qui venait en vélo de bon matin pour acheter L’Equipe et le lire au café. Ou de ces clients, qui dès le lundi à l’ouverture se précipitaient pour le programme télé… de la semaine suivante. 

Cette histoire, c’est la preuve que les journaux, c’est bien plus que du papier.

J’en tire quatre enseignements. Premièrement, un quotidien est un produit frais, qui se consomme rapidement sous peine d’être périmé. Souvenez vous de l’affaire de la non-arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès. A peine publiés le matin, les journaux n’étaient déjà plus d’actualité. Deuxièmement, le numérique change leur mode de consommation. De plus en plus de Français lisent les quotidiens la veille de leur sortie en papier, grâce aux versions en PDF diffusées parfois dès 21h. Car, troisièmement, le journal est un rituel : chacun a ses usages propres et ses exigences, calés sur son rythme de vie. Ainsi, la première cause de réclamation des abonnés, c’est le retard de livraison du canard. Quatrièmement, et c’est le plus triste : avec la fermeture des points de vente et les difficultés de distribution, trouver un journal en papier ressemble de plus en plus à une mission impossible. Et pas seulement sur les îles.

L'équipe
  • Cyril PetitRédacteur en chef central et Secrétaire général de rédaction du Journal du Dimanche/lejdd.fr
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