Professeur au Muséum National d’histoire naturelle, Marc-André Selosse nous présente chaque mercredi sa Chronique du vivant.

Dans votre « chronique du vivant » de cette semaine, vous nous parlez du grand malentendu des fleurs ?

Oui, la semaine passée, nous évoquions des divergences potentielles. Les insectes visitent la fleur pour se nourrir, sans plus. La fleur, elle, doit être pollinisée : elle envoie par insecte interposé le pollen de ses propres étamines vers d’autres fleurs, tandis que son pistil recueille le pollen venu d’autres fleurs, qui lui permettra de devenir un fruit. Or, des insectes peuvent butiner le nectar sans emmener ou déposer de pollen : à long terme, cela nuit à la reproduction des plantes. Mais à court terme, bien nourris, ces insectes indésirables peuvent prospérer.

Existe-t-il des moyens d’assurer la pollinisation ?

Certaines fleurs attirent des insectes qui… mangent leur pollen. Ces fleurs, comme le bouton d’or ou les églantines, ont de très nombreuses étamines (ces structures qui produisent le pollen), de couleur très jaune. Elles sont visitées par des insectes qui cherchent, manipulent et mangent le pollen : on y trouve souvent des petits coléoptères tartinés de pollen. Quoiqu'ils en mangent hélas la plus grande partie, ils transportent quelques grains de pollen involontairement épargnés en changeant de fleur… C’est donc risqué.

Les autres fleurs attirent des insectes butinant le nectar et cachent au contraire leur pollen, dont la couleur jaune est dissimulée dans des étamines de couleur foncée, pensez au coquelicot.

Qu’est-ce qui assure alors que la pollinisation a lieu ?

La structure de la fleur ! Regardez une fleur par en-dessous : souvent, les pétales sont séparés, comme sur le géranium ou le fraisier. Mais entre les pétales, en alternance, il y a les sépales : ces pièces vertes de la fleur bouchent les interstices entre les pétales. L’insecte ne peut pas butiner depuis le dessous, entre les pétales. Il faut qu’il arrive par-dessus, où se trouvent les étamines et le pistil, auxquels il est donc amené à se frotter.

Dans l’évolution des plantes, les fleurs à pétales soudés en tube sont apparues plusieurs fois : digitale, bruyère, muflier, sauge… Pour accéder au nectar accumulé au fond du tube, il faut là encore frôler les étamines et le pistil qui le surmontent.

Il existe des dispositifs plus élaborés. Chez la sauge, l’entrée de l’insecte dans le tube floral fait basculer les étamines qui viennent lui tâtonner l’abdomen… Chez certains genêts, les étamines sont comprimées par les pétales et en cherchant le nectar, l’insecte les libère brutalement et se tartine de pollen (à observer cet été !).

Donc, plus de problème ?

Hélas, si… Car dans l’évolution, des insectes ont contourné ces dispositifs et les rendent imparfaits !

Regardez bien, de près, les fleurs en tube, comme le chèvrefeuille : parfois, le tube est troué sur le côté. Ce sont les dégâts d’insectes dérobent le nectar de cette façon ; et d’autres insectes utilisent ensuite cette voie impropre à polliniser la plante !

On idéalise la pollinisation par les insectes comme une belle histoire d’entraide. Mais les intérêts des protagonistes ne sont pas exactement alignés. La semaine dernière, certaines fleurs sans nectar leurraient des insectes, aujourd’hui certains insectes pillent des fleurs… En fait, les plantes et les insectes incapables d’éviter les abus de leur partenaires se sont éteints sans descendance : il reste ceux qui parviennent, cahin-caha, à contraindre l’interaction à leur avantage. D’où l’impression que ça marche : mais c’est une construction évolutive secondaire et instable.

La « chronique du vivant » de Marc-André SELOSSE, en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle et c’est à réécouter sur Franceinter.fr

On retrouve d’autres histoires de fleurs dans votre livreLes goûts et les couleurs du monde, paru chez Actes Sud.

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