Aujourd'hui, Evelyne Heyer s'intéresse à la coopération chez les humains. Faut-il y voir un comportement instinctif, ou induit par la sélection naturelle ? Ou bien par un simple sentiment de réciprocité ?

La coopération, une spécificité humaine ?
La coopération, une spécificité humaine ? © Getty / Malte Mueller

On ne s’en rend pas forcément toujours compte, surtout lorsque l’on suit l’actualité, mais nous sommes une espèce étonnamment encline à la coopération. En fait, il est fréquent chez les animaux d’observer de la coopération, mais la spécificité humaine est la coopération dans des grands groupes. Par exemple, on coopère dans des actions collectives comme les impôts, la vaccination, l’éducation pour tous. Et cette coopération ne date pas d’hier ! Dans des sites archéologiques on trouve des grandes quantités de restes d’animaux chassés en groupe où plusieurs centaines d’individus ont travaillé ensemble au débitage des carcasses. 

Comment s’explique la coopération ? 

En fait, ce que j’appellerais le premier niveau est "la sélection de parentèle". 

Le principe de l’évolution est qu’un comportement est sélectionné par la sélection naturelle si celui qui le réalise transmets mieux ses gènes. Dans la sélection de parentèle on tient compte aussi des gènes que vous transmettez via vos apparentés. Comme vos apparentés ont en grande partie un ADN semblable au votre, les aider, même à votre dépend peut être avantageux pour vos gènes. Si vous vous sacrifiez pour aider des frères et sœurs ou des cousins, comme vous partagez des gènes avec eux, vos gènes sont autant transmis via ces apparentés que si vous surviviez et transmettiez directement les vôtres. Ce type de raisonnement explique comment la coopération a pu être sélectionnée dans l’évolution. Elle explique bien la coopération chez les insectes sociaux, comme les fourmis. 

L’humain coopère aussi avec des individus qui ne sont pas des parents proches

Oui, et là, on pense que d’autres mécanismes entrent en jeu. Dans les petits groupes humains, on fonctionnerait par réciprocité : je t’aide un jour car peut être plus tard tu m’aideras ; ou par réputation : plus je coopère, plus j’ai une bonne réputation et plus les autres membres du groupe seront enclins à m’aider à leur tour. 

Et pour les grands groupes ? 

Il manque un ingrédient : le contrôle des tricheurs ! Dans un groupe où tout le monde est prêt à coopérer par exemple pour défendre le groupe, l’individu qui se cache, le fuyard gagne sur tous les tableaux : il ne se met pas en danger et profite de la coopération des autres. 

Et il est raisonnable de penser qu’à la prochaine occasion il ne sera pas le seul à avoir cette attitude et que les gens vont tous se mettre à tricher. Une seule solution : il faut qu’en même temps que la coopération se développe, il y ait des mécanismes pour empêcher la triche. Des institutions qui mettent en place le contrôle des tricheurs comme la police, la justice. Et d‘ailleurs nous sommes particulièrement sensibles à l’équité, à l’injustice, bref à la détection des tricheurs ! C’est le doublet réciprocité réputation, et contrôle de la triche qui permet cette extraordinaire coopération dans des grands groupes chez les humains, une spécificité importante pour expliquer le succès de notre espèce. 

📖 LIRE - Evelyne Heyer : L’Odyssée des gènes – 7 milliards d’années d’histoire de l’humanité révélées par l’ADN (Flammarion, 2020)