Aujourd'hui Marc André Selosse du MNHN s'intéresse aux piquebœufs (ou pique-bœufs). Ce sont des oiseaux africains de la famille des étourneaux qui vivent perchés sur les bœufs et d’autres herbivores : gazelles, rhinocéros, girafes…

Pique-bœufs sur le dos d'un rhinocéros
Pique-bœufs sur le dos d'un rhinocéros © Getty

Et que font-ils là ? Eh bien, ils y sont protégés des agresseurs par leurs volumineux comparses, mais surtout ils se nourrissent. A première vue, ils débarrassent le bœuf des peaux mortes et surtout de ses parasites. Ils sont friands de larves d’insectes qui colonisent les plaies, mais aussi des tiques qui sucent le sang des bœufs à travers leurs peaux. On compte qu’un adulte dévore chaque jour l’équivalent d’une centaine de tiques ou plus de 12 000 larves : une vraie brosse à vermine ! Cela explique que les animaux laissent les piquebœufs se balader désagréablement sur leur mufle ou devant leurs yeux…

Donc ils sont plutôt des alliés ? On le croyait : un manuel de 1967 que je relisais hier concluait que les deux partenaires bénéficient du lien. Mais des observations plus récentes montrent que les piquebœufs ont le goût du sang et de la viande et peuvent s’en nourrir plus directement. Cela explique qu’ils rendent parfois visite à des cadavres frais, pour y compléter leur menu de viande et de sang ! Surtout, ils agrandissent les plaies, par exemple celles issues de leur nettoyage, en subtilisant un peu de viande et de sang au passage. Ces plaies agrandies attirent ensuite de nouveaux insectes qui y pondent leurs œufs : tout cela prend l’allure d’un élevage de parasites des bœufs ! Du coup, les parasites sont à la fois mangés et attirés : les piquebœufs ne réduisent pas toujours leur nombre. Ils peuvent même affaiblir et contribuer à tuer des animaux blessés. Quand le zoologue français Mathurin Brisson, en 1760, avait nommé le genre des piquebœufs, il avait choisi le mot Buphagus, qui dérive du grec « mange-bœuf » : c’est finalement… très bien choisi.

Donc ce sont des parasites ? En tout cas cela explique que les éléphants ou certaines gazelles les délogent quand ils tentent de s’installer ! Notre vision du lien s’est nuancée : l’avantage du nettoyage à court terme entraine une dépendance peu souhaitable à long terme, au moins dans certains cas… Ce statut incertain, entre brosse à vermine et vampirisme, s’est compliqué récemment. Chez les rhinocéros noirs, les piquebœufs avertissent de l’arrivée de chasseurs, quand ceux-ci remontent le vent et sont donc indétectables par leur odeur. Les cris d’alarme des piquebœufs permettent aux rhinocéros d’éviter une moitié des rencontres avec l’homme ; chaque piquebœuf supplémentaire augmente de 9 mètres la distance de détection des intrus ! Le nom Swahili des piquebœufs, Askari wa kifaru, qui signifie garde-rhinocéros, est bien choisi… L’extinction actuelle des piquebœufs contribue à accélérer celle des rhinocéros !

Alors, alliés ou pas ? Il faut additionner tous les effets… Un chercheur en évolution vous dira de regarder si la présence des piquebœufs augmente ou réduit le nombre de descendants bovins. Mais cette signature de l’effet global reste difficile à évaluer ! En attendant, on voit que la science peut changer d’avis ou avouer son ignorance : en ces temps où l’on comprend mal les controverses scientifiques, rappelons-nous que la science évolue et révise ses avis, au gré des données acquises. C’est sa force : il est plus courageux et utile d’avouer qu’on ne sait pas…

La « chronique du vivant » de Marc-André SELOSSE, en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle.

Marc-André Selosse
Marc-André Selosse © Radio France / Musée National d'Histoire Naturelle