On retrouve comme tous les jeudis Evelyne Heyer, biologiste, professeure en anthropologie génétique, pour sa chronique en partenariat avec le Muséum National d’histoire naturelle

Aujourd’hui vous allez nous parler de comment l’évolution a fait de nous un animal social ? 

Effectivement,  on a maintenant un scénario de notre évolution. Vous savez tous qu’une  des caractéristiques de la lignée humaine est la bipédie permanente.  Cela aurait été avantageux car nos ancêtres pouvaient alors parcourir de  longues distances redressés sur leurs deux pieds. Nous serions une  espèce particulièrement forte à l’endurance. Mais, cela a eu une autre  conséquence : La forme du bassin a changé et  le canal pelvien (par où  passe le bébé à la naissance), s’est resserré. On pense que cela arrive  il y a environ 4 millions d’années. En parallèle il est aussi bien connu  que notre cerveau augmente de taille au fil de notre évolution. Cette  augmentation entre 4 et 2 millions d’années est relativement lente et au  même rythme que nous devenons plus grands, mais vers 2 millions  d’années la taille du cerveau se met à augmenter plus rapidement que  notre stature. Cela a une conséquence fondamentale : les accouchements  deviennent extrêmement complexes : comment passer une tête de plus en  plus grande dans un conduit étroit !  

C’est ce que l’on nomme le paradoxe obstétrical. 

Comment résoudre ce paradoxe de la plus grosse tête et du bassin coincé ? 

C’est  là que par sélection naturelle, une solution a été trouvée qui est  fondamentale : le petit humain naît immature, son cerveau est loin  d’être fini. C’est un compromis : trop immature et c’est le nouveau-né  qui risque de décéder, trop mature, un cerveau trop gros, et c’est la  mère qui décède à l’accouchement. 

Dans notre espèce, le cerveau  du nouveau-né est particulièrement immature, d’ailleurs il va augmenter  considérablement après la naissance. Alors que chez le chimpanzé la  taille du cerveau à la naissance est la moitié de sa taille adulte, chez  les humains il est seulement du quart. On le voit bien : à la  naissance, le petit humain est en retard sur le plan sensori-moteur, le  chimpanzé bébé s’agrippe à sa mère dès sa naissance alors que le bébé  humain n’a pas de contrôle volontaire des membres. Pour avoir le même  niveau de développement qu’un chimpanzé ; la gestation devrait être  beaucoup plus longue que les 9 mois. Ainsi, une très grande partie du  développement du cerveau du petit humain se passe hors du ventre de la  mère après la naissance.  

Ce développement en dehors du ventre de la mère a quelle conséquence ?  

Cela  a une conséquence majeure : du coup, le nouveau-né se développe entouré  d’individus de sa famille, de sa communauté. Le cerveau se façonne dans  un milieu riche en interactions sociales avec les autres humains.  D’ailleurs le cerveau humain est câblé pour reconnaître dès la naissance  des visages. Nous avons un cerveau social ! En retour ces interactions  sociales auraient sélectionnées un cerveau de plus en plus complexe et  volumineux. Une sorte de boucle de rétroaction entre l’immaturité qui  permet de baigner le cerveau dans des relations sociales et une  complexification et grossissement du cerveau pour s’adapter à ces  relations sociales. 

Nous sommes donc fondamentalement un animal  social, et on voit bien comme il nous est difficile de suivre des règles  strictes de distanciation sociale. 

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