Chaque semaine, Jérôme Sueur nous fait découvrir des sons, aujourd'hui les insectes aquatiques et le son des rivières.

Le brouillard sur la rivière et la forêt, Suède, Sveg, Harjedalen
Le brouillard sur la rivière et la forêt, Suède, Sveg, Harjedalen © Getty / Roine Magnusson

Des sauterelles dans une prairie reculée des Alpes peut-être ?

C'est un insecte, mais ce n'est pas une sauterelle rare, c'est une punaise aquatique très commune enregistrée tout près de chez moi en banlieue parisienne. Il s'agit de Micronecta scholtzi, un insecte aquatique qui vit sous l'eau, dans les mares et les ruisseaux calmes. Cette punaise au corps profilé ne mesure que deux millimètres de long mais produit une stridulation très intense.

Est-ce qu'il existe d'autres insectes aquatiques chanteurs ?

Il existe en France plus de 230 espèces d'insectes aquatiques chanteurs, essentiellement des punaises et des coléoptères qui patrouillent dans les zones humides. Cependant, seul un petit quart des sons produits par ces insectes discrets est répertorié. Des dizaines de chants restent à découvrir près de chez nous, dans nos mares, nos étangs, nos rivières, nos ruaux, parfois juste aux pieds de nos maisons ou de nos immeubles.

L'univers sonore subaquatique des mares et des rivières est peu connu car il est difficile d'accès : il faut en effet faire un certain effort pour plonger dans l'eau froide et parfois turbide.

Est-ce qu'il y a d'autres sons dans ces eaux vivantes ?

Oui, on découvre depuis quelques années des sons très surprenants, comme dans cet enregistrement de Thomas Tilly pris dans les douves sombres d'un château normand.

Ces sons aux couleurs électriques sont dus aux plantes aquatiques. La photosynthèse produit de l'oxygène qui sort par les stomates, ces petits orifices que l'on trouve à la surface de l'épiderme des plantes. Sous l'eau, la sortie de l'oxygène par les stomates se fait par des séries de petites bulles qui remontent à la surface.

La formation et le détachement de chaque bulle produit une impulsion sonore. Les séries de bulles créent ainsi des sons continus avec, de temps en temps, des modulations de fréquence liées à l'intensité lumineuse reçue par la plante.

Et le chant des rivières ?

Les remous des rivières sont un élément sonore essentiel de nos paysages sonores ici enregistrés par Marcus Klaus de l'Université d'Umeå en Suède.

L'interface air-eau est, comme toute lisière, un lieu de croisement, d'échange. C'est là que passe l'oxygène (O2), le dioxyde de carbone (CO2) et le méthane (CH4) libéré par la fermentation des bactéries anaérobies. La vitesse de ces échanges gazeux qui jouent un rôle essentiel dans l'écologie des rivières et de leurs paysages dépend de la turbulence et de la formation de bulles.

Marcus Klaus a pu démontrer que les caractéristiques sonores des rivières sont corrélées aux échanges gazeux : il est donc possible d'écouter les rivières pour en déduire une partie de leur fonctionnement.

Tous ces sons aquatiques ont inspiré David Rothenberg, philosophe et musicien au New Jersey Institute of Technology aux Etats-Unis. David cherche une connexion entre l'homme et les sons de la nature, qu'il considère comme des musiques. David associe musique humaine et musique animale comme dans ce dialogue entre clarinette et insectes aquatiques :

C’est un trou de verdure où chante une rivière,

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

- Arthur Rimbaud

Le son de la Terre, une chronique de Jérôme Sueur en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle.

Références : 

http://www.mnhn.fr

http://thomas.tilly.free.fr/

http://www\.davidrothenberg\.net/

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