Marc-André Selosse. professeur au Muséum National d’histoire naturelle présente chaque mercredi sa « Chronique du vivant. Il s’intéresse aujourd'hui à la pollution atmosphérique par les végétaux.

La ligne bleue des Vosges
La ligne bleue des Vosges © Getty

Vous connaissez sans doute cet effet en peinture qui suggère les éléments successifs de l’arrière-plan en les nimbant d’un brouillard gris-bleuté. Vous pouvez aussi observer cela dans n’importe quel paysage : plus les éléments sont vers l’horizon plus ils sont nimbés de bleuté. L’impression existe surtout par beau temps, et elle porte un nom dans un coin de France : quand on regarde les Vosges depuis la plaine, elles apparaissent nimbées de cette aura … c’est la ligne bleue des Vosges ! Mais cela existe partout, regardez autour de chez vous !  Cette aura résulte de l'émission de molécules par les feuilles des végétaux, des terpènes en particulier. Dans les Vosges, les conifères, c’est-à-dire les épicéas et les sapins, sont les plus gros producteurs : les terpènes sont d’ailleurs les composants majeurs de la résine des conifères. Ces terpènes forment dans l’air une nuée de micro gouttelettes qui entravent la passage de la lumière : c’est pour cela qu’on voit moins bien à travers, de façon croissante avec la distance. De plus, ils absorbent surtout le rouge : voit donc en bleu à travers.  

Mais quel est l’intérêt de cette production pour les plantes, alors ? Il est double. Premièrement, la volatilisation des micro gouttelettes se fait sous l’effet de la chaleur ambiante : par temps chaud, cela baisse la température des feuilles - en un mot, on évite les coups de chaud ! Mais deuxièmement, c’est une forme de crème solaire car ces terpènes filtrent les ultra-violets qui pourraient endommager les feuilles. C’est pourquoi la ligne bleue des Vosges se forme surtout par beau temps ; c’est pourquoi dans les zones méditerranéennes ensoleillées, ce nimbé bleuté est très fréquent ! Les terpènes et les autres molécules volatilisées sont responsables des odeurs des plantes au soleil, comme en particulier dans les garrigues, ou les forêts d’eucalyptus. 

Mais il y a plus : ces molécules sont inflammables. Dans les écosystèmes secs, elles aident à la propagation des incendies ! En plein soleil, l’air qui entoure une plante méditerranéenne de chez nous, le Dictamne, prend feu si on approche un briquet ! La brume odorante des garrigues aide donc à la propagation des incendies.  Ces plantes-là repartent souvent de leurs parties souterraines ; d’autres meurent, mais leurs graines germent après l’incendie. Elles font donc place nette et installent leur suprématie ou celle de propre descendance par le feu ! Avec les désherbages par brûlis et les feux contrôlés, l’homme n’a fait que retrouver une méthode ancienne des plantes. 

Les plantes émettent donc près de 80% des molécules organiques qui arrivent dans l’atmosphère : l’homme, lui, n’émet que 10% du total, incroyable non ? Les plantes y mettent le paquet : incapables de fuir ou de déménager, elles doivent activement se construire un milieu favorable… Alors si les plantes font huit fois mieux, on a de la marge, non ? Laissons émettre les industries, laissons brûler les décharges… 

En fait, la logique évolutive est différente. Lentement apparues dans l’évolution, les émissions végétales ont sélectionné au fur et mesure d’autres organismes qui les utilisent. Elles finissent jetées au sol par les pluies, où des microbes les dégradent et s’en nourrissent. En revanche, nos polluants atmosphériques sont apparus très récemment n’intéressent personne dans les écosystèmes, rien ne les valorise encore. Tout au plus, ils nous nuisent à nous-mêmes : 48 000 morts par an dues à la pollution atmosphérique en France (un bon COVID, pas moins)…   Alors que l’odeur des plantes, elle, recyclable, nous vaut sans conséquence durable le plaisir des balades odorantes. 

C’était la « chronique du vivant » de Marc-André SELOSSE, en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle et c’est à réécouter sur Franceinter.fr

Marc-André Selosse
Marc-André Selosse © Radio France / Musée National d'Histoire Naturelle
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