Cette semaine on parle du lobbying qui bat son plein à Bruxelles pour déréguler les nouveaux OGMs... Par Marie Astier, journaliste à Reporterre.net

Déréguler la dernière génération d’OGMs… C’est l’objectif d’un intense lobbying à Bruxelles. Que Reporterre décrypte dans une enquête....

Si je vous dit que ce que l’on appelle les « nouvelles techniques d’édition du génome » pourraient rendre « notre système agricole plus durable », diminuer les pesticides, lutter contre les allergies, et que pour elles il faut une « réglementation basée sur la science » : avouez que ça fait envie…

C’est en fait le vocabulaire développé depuis une dizaine d’années par les promoteurs des nouveaux OGMs. Nouveaux, parce que la science progresse vite et a mis au point de nouvelles techniques pour modifier le génome des êtres vivants. La plus connue est celle dite des ciseaux moléculaires, appelée Crispr-Cas9.

Les entreprises courent après les brevets – qui rapportent des royalties. Les géants de l’agrochimie, comme BASF ou Bayer, y voient un marché prometteur. Et pour qu’il tienne ses promesses, il faut pouvoir mettre facilement dans nos champs et nos assiettes les produits issus de ces nouvelles techniques. Or, dans l’Union européenne, les OGMs doivent être rigoureusement testés avant d’être autorisés, puis étiquetés sur les étals. L’idéal, pour les promoteurs de ces nouveaux OGMs, c’est donc qu’ils échappent à la réglementation actuelle.

Sauf que récemment, justement, la Cour européenne de justice a décidé qu’ils devraient s’y soumettre.

Effectivement, la Cour a rendu un jugement en juillet 2018, dans lequel, en substance, elle déclare que ces nouveaux OGMs sont bien des OGMs. Et doivent donc obéir aux mêmes règles. Une douche froide pour l’agro-industrie. Qui a aussitôt répliqué à coup de lobbying.

Ce lobbying, Reporterre a pu l’étudier à travers des centaines de pages de documents obtenus via les lois de transparence par l’association Corporate Europe Observatory.

Et on y découvre, par exemple, que la Fondation Bill et Melinda Gates a versé 1,3 millions d’euros à un think tank européen proche de la Commission européenne. Son intérêt est qu’elle promeut les nouveaux-OGMs en Afrique, et que l’Afrique regarde beaucoup l’Europe pour faire sa réglementation.

Cette somme a servi à créer un groupe de travail qui nous explique avec un joli discours que ces nouveaux OGMs sont l’avenir de l’agriculture. Dedans, se mêlent des salariés de Bayer ou BASF à de sérieux scientifiques.

Et c’est une caractéristique de ce lobbying, il avance en quelque sorte masqué derrière les scientifiques.

Oui plusieurs associations européennes de scientifiques qui travaillent dans les biotechnologies se sont volontiers prononcées pour la dérégulation des nouveaux OGMs. Mais à y regarder de plus près, ce que l’on constate, c’est que ces organisations travaillent en partenariat avec les lobbys officiels des industriels du secteur. L’une d’elles prétend même représenter 134 instituts de recherche européens, elle diffuse largement une lettre avec leurs logos en signature. En fait, souvent un seul scientifique a signé. C’est le cas pour le CNRS, le plus grand organisme public de recherche en France. Nous l’avons questionné, il va demander le retrait de son logo.

Est-ce que ce lobbying fonctionne ?

Plutôt bien : les documents montrent que la Commission européenne reprend le vocabulaire de ces lobbys. Cela inquiète les ONGs, car la Commission est en train de préparer une étude sur la réglementation de ces nouveaux OGMs, pour fin avril. Elle risque d’aller dans le sens des industriels.

Au niveau français, c’est le ministère de l’Agriculture qui semble très à l’écoute. Un de ses représentants a participé à plusieurs réunions de lobbying qui ont établit une stratégie pour déréguler ces nouveaux OGMs.

Après, avant que tout cela porte ses fruits, la route est encore longue. Et l’opinion publique un sacré obstacle sur le chemin. D’ailleurs, le comité d’éthique de l’Union européenne a recommandé un large débat sur le sujet, plutôt que des réunions à huit clos...