Vous les voyez chaque jour, mais sans les nommer. Je vais vous parler des façades sales, des pierres nues ou des enduits qu’on doit ravaler de temps à autres. Avec le temps, il apparaît sur ces surfaces une patine gris-bleu, voire noirâtre, pas uniforme.

Regardez les falaises de calcaire, une roche normalement blanc-orangé : il y a des zones délavées et une patine bleu-gris un peu partout ! La coloration n’est pas continue, comme un dépôt de pollution, mais localisée là où l’eau ruisselle les jours de pluie. Regardez les façades autour de chez vous : la couleur coïncide avec le ruissellement ! Si c’était un dépôt atmosphérique, l’eau l’entraînerait, au contraire !

Ça a besoin d’eau, car c’est vivant : ce sont de minces croûtes de bactéries, qui fabriquent une sorte de glue qui les attache entre elles et au substrat ! On appelle cette pellicule vivante un biofilm. Pour vivre là, il faut pouvoir sécher entre deux pluies sans se décoller, et pouvoir se nourrir de façon autonome.

D’abord, ces bactéries font la photosynthèse, elles ont de la chlorophylle qui capte l’énergie solaire pour fabriquer leur matière organique à partir du CO2 atmosphérique. Si vous rayez le biofilm en appuyant fort avec un couteau, vous verrez peut-être du vert. Mais la chlorophylle est habituellement masquée sous des substances grises qui protègent les cyanobactéries des coups de soleil – car l’éclairement est rude à certaines heures.

Ensuite, comme les plantes, ces bactéries ont besoin de calcium, de potassium, de phosphore, de fer…. Tout cela se trouve dans une roche ou les enduits d’une façade. Tout, sauf… l’azote. Les plantes le trouvent dans le sol mais là, pas de sol justement, que de la roche sans azote. Qu’à cela ne tienne : l’air contient beaucoup d’azote gazeux. Vous et moi ou les plantes ne pouvons l’utiliser, mais ces bactéries-là transforment l’azote de l’air en ammonium et de là, fabriquent leurs protéines. On peut dire qu’elles vivent d’air et d’eau fraîche : elles exploitent la pluie, le CO2 et l’azote atmosphérique !

Qui sont ces bactéries alors ?

Ces belles inconnues si quotidiennes sont les cyanobactéries (on retrouve la racine cyan, bleu en grec, car elles ont des pigments bleutés qui participent aussi à la couleur du biofilm). Dans le biofilm, elles sont rejointes par d’autres microbes qui mangent leurs cadavres à leur mort, et par des parasites (virus ou champignons) qui les attaquent. Mais comme les arbres en forêt, les cyanobactéries construisent et nourrissent le biofilm, qui devient un véritable écosystème microbien.

Avec le temps, le biofilm s’épaissit : si le support est vertical, il finit par se décoller, et un nouveau cycle de colonisation recommence. Si la pente est moindre, des lichens et des mousses peuvent s’ancrer ; le biofilm épaissit, puis bientôt les premières plantes arrivent ! Le biofilm devient alors un sol : d’ailleurs, les cyanobactéries lèguent à ce sol l’azote qu’il contiendra ensuite ! Le biofilm des façades et des falaises est le début d’un sol, condamné à l’échec par la verticalité. Mais ailleurs, sur le plat, les biofilms ont laissé place aux sols qui nous entourent.

Les cyanobactéries font partie des microbes que nous côtoyons au quotidien sans les remarquer ! Tout le monde a vu des cyanobactéries, sans les nommer ! Mais il y a plus : nous découvrirons la semaine prochaine que vous les voyez ailleurs, et bien plus souvent encore !

C’était la « chronique du vivant » de Marc-André Selosse, en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle.

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