Dans "la chronique du vivant" en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle Marc-André Selosse s'intéresse aux géants du passé, les prototaxites

Les géants du passé
Les géants du passé © Gilles Quentel

En 1859, Dawson, un géologue canadien, découvre un fossile long de plus de 2 mètres et large de 91 centimètres. Il pense à un reste de conifère et il l’appelle Prototaxites, car il le considère comme une sorte d’if primitif – vous savez, les ifs à baie rouge, du genre Taxus. Mais il se trompait.

Pourquoi cela ? Parce que maintenant qu’il est daté, ce prototaxites est bien trop vieux ! Les conifères n’existeront que 100 millions d’années plus tard… Les prototaxites, qu’on retrouve un peu partout dans le monde, ont peuplé la Terre il y a 350 à 420 millions d’années… De plus, leur structure microscopique, très particulière (je vous reparlerai), n’a rien à voir avec celle des plantes. Les prototaxites ont des formes variées : certains sont des troncs de 8 à 10 mètres ! En coupe, ces troncs présentent des cernes, un peu comme les arbres actuels : peut-être des marques de croissance annuelle. Ces troncs se ramifiaient sans doute vers le haut. On trouve aussi des prototaxites plus petits, ou de forme aplatie – en fait, ce sont peut-être des expansions qui étaient fixées sur les troncs principaux. On a aussi retrouvé des systèmes d’ancrage massifs. Mais souvent, les fossiles, arrachés et déposés dans d’anciens lacs, sont abimés et démantelés…

Et alors c’est quoi ? En 160 ans, diverses hypothèses ont fleuri. Du temps de mes études on les considérait comme des algues brunes, voisines des fucus. On a aussi dit que c’était des revêtements de mousses du sol, qui s’étaient décollés et enroulées sur eux-mêmes : mais en coupe, cela donnerait une allure en spirale, et non des cernes concentriques.

En 2000, un mycologue, Hueber, proposa que les prototaxites aient été des champignons géants, en particulier parce que leur structure microscopique est faite de filaments de tailles et d’allures différentes – tout comme les champignons. Mais mécaniquement cela ne tiendrait pas debout… Et surtout, quelle aurait été l’alimentation d’un tel champignon ? Autour des prototaxites, les premières plantes terrestres mesuraient… 10 ou 50 centimètres ! Ni elles, ni leurs restes, ne pouvaient nourrir de tels colosses ! A mon avis, les prototaxites devaient être capables de photosynthèse pour atteindre de telles tailles.

Alors, une autre option ? Peut-être un groupe éteint sans descendance… J’ai proposé en 2002 l’hypothèse que ce soit des lichens géants. Les lichens sont des symbioses entre un champignon et des algues. J’ai suggéré, sur des détails de l’anatomie des prototaxites, que certains filaments soient des champignons, et d’autres des algues… Cela expliquerait pourquoi la disparition des prototaxites coïncide avec l’apparition des premiers arbres. En effet, s’ils étaient en compétition pour la lumière, on peut facilement imaginer que les premiers arbres aient gagné !

Cette hypothèse d’une nature lichénique des prototaxites, une symbiose entre algues et champignons, a gagné en crédit avec l’analyse de nouveaux fossiles. Une paléontologue de talent, qui travaille dans mon équipe et au Muséum de Londres, Christine Strullu-Derrien, a montré des organes producteurs de spores dans les Prototaxites…

On ignore encore ce qu’étaient ces colosses du passé. Je donnerais bien un an de ma vie pour passer ne fût-ce que quelques minutes il y a 400 millions d’année, pour voir leur allure et les toucher. Hélas, c’est impossible et très frustrant. Parfois, les aveux d’ignorance de la science font juste… enrager.

C’était la « chronique du vivant » de Marc-André SELOSSE, en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle, à réécouter sur Franceinter.fr

Thèmes associés