Chronique d'Evelyne Heyer, biologiste, professeure en anthropologie génétique, en partenariat avec le Muséum National d’histoire naturelle.

La saga des humains grâce à de l'ADN sédimentaire
La saga des humains grâce à de l'ADN sédimentaire © Getty / altmodern

Aujourd’hui vous nous parlez d’ADN sédimentaire. C’est quoi ?

C’est l’ADN que l’on retrouve dans les sédiments, le sol et vous allez voir, cela peut être passionnant. Hier dans un article paru dans la revue Nature, les chercheurs du Max Planck en Allemagne avec l’équipe de la branche sibérienne de l’académie des sciences Russe présentent leurs analyses des sédiments de la grotte de Denisova. Cette grotte dans le Sud de la Sibérie est fameuse car c’est là que le premier ADN de l’homme de Denisova a été trouvé. Denisova est un cousin de Néandertal, et tous deux sont nos plus proches cousins qui ont disparus de la planète il y a quelques dizaines de milliers d’années. On savait que tous les deux avaient vécu dans cette grotte et même qu’ils s’étaient croisés génétiquement : c’est là que l’on a retrouvé le squelette d’une enfant issu d’une mère Néandertal et d’un père Denisova.

Alors qu’est-ce que cette étude amène de nouveau ?

Et bien les chercheurs ont prélevé presque 800 échantillons du sol de cette grotte et couvrent une période de 300000 ans. Ils ont ensuite fouillé avec des techniques moléculaires l’ADN présent dans ces échantillons. On ne retrouve que des tous petits bouts d’ADN mais c’est suffisant pour faire une cartographie de la présence des différentes espèces dans le temps. Ils trouvent plusieurs séquences. Durant la plus ancienne, de 250000 à 170000 ans il n’y a que Denisova, puis le climat se refroidit et Néandertal arrive dans la grotte. Et là pendant plusieurs dizaines de millénaires les deux espèces se côtoient. S’en suit une période plus chaude et là, c’est surprenant, mais la grotte est délaissée par Denisova entre 130000 et 100000 ans, alors que Néandertal reste seul occupant. Denisova revient ensuite avant de disparaitre définitivement de cette grotte il y a environ 50000 ans.

Et ce n’est pas tout ?

Non, il trouve aussi la première trace d’hommes modernes dans la grotte, à 45000 ans. Cette période est marquée par l’apparition d’objets plus diversifiés dont des parures et des bijoux. Jusqu’à cette étude, on ne savait pas qui de Néandertal, Denisova ou l’Homme moderne avaient bien pu produire ces objets. La réponse est maintenant nette : ce sont bien des hommes modernes à l’origine de ces innovations. En plus de l’ADN de ces différents humains ils ont aussi retrouvé l’ADN d’animaux : de l’ours des cavernes remplacé ensuite par des ours bruns, différentes hyènes des cavernes. 

Impressionnant !

Oui car cette nouvelle technique donne tout le détail de l’occupation d’un site majeure sur presque 300000 ans. Mais attention cela ne permet d’avoir que des tout petits bouts de l’ADN des individus présents et donc on ne peut pas faire des études plus poussées comme des études d’apparentement, de migrations. Pour cela il faut encore chercher l’ADN dans les restes humains. En tout cas, on a hâte que cette technique soit étendue à d’autres sites pour dresser une sorte de carte dans le temps et dans l’espace de ces 3 humanités : Néandertal, Denisova et  nos ancêtres, surtout pendant les quelques dizaines de milliers d’années où nous les rencontrons avant qu’ils ne disparaissent. 

Référence:

Elena I. Zavala et al, 2021 “Pleistocene sediment DNA reveals hominin and faunal turnovers at Denisova Cave” Nature

Les invités
  • Evelyne Heyerbiologiste française et professeure d’anthropologie génétique au Muséum national d’histoire naturelle.
Les références