Serge Hefez, vous m’avez entendu la semaine dernière, vos chaussures de ski aux pieds, exprimer des doutes sur le bien fondé du Truvada, ce médicament préventif qui permet d’éviter les contaminations par le virus du sida, et vous avez décidé, à peine rentré, de me convaincre de son intérêt….et bien je vous écoute !

Et bien comme vous l’avez dit vous-même, Guillaume, prendre un médicament avant, pendant et après un rapport sexuel à risque diminue de près de 86% le risque de contamination (et du reste de 90% quand le protocole est bien suivi). Ce sont les conclusions de l’essai baptisé Ipergay mené par l’Agence française de lutte contre le sida. Et comme beaucoup, vous vous étonnez : quid des 10 à 14 % qui se contaminent en jouant à la roulette russe alors que le préservatif reste totalement efficace et ne coûte pas grand chose…ne faut-il pas voir derrière tout cela l’intérêt financier du gros méchant loup pharmaceutique ?

Et qu’avez vous à répondre à cela ?

Et bien Guillaume, malgré tout le respect que je vous porte, je pense que vous faites une erreur de jugement en opposant l’efficacité de ce traitement préventif à celle du préservatif. Je m’explique : en France, la situation épidémiologique vis à vis du sida reste médiocre. Plus de 7000 personnes découvrent chaque année leur séropositivité dont plus de 40% sont des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Et depuis de nombreuses années, toutes les politiques de prévention centrées uniquement sur le préservatif ne parviennent pas à faire diminuer ce chiffre.

La réalité du terrain de jeu de la sexualité est complexe : si certains ont totalement abandonné le préservatif qu’ils jugent un obstacle à leur plaisir sexuel, beaucoup d’autres ont l’intention de l’utiliser mais, dans le feu de l’action, parce qu’ils sont confrontés à une trop grande excitation, parce qu’ils ont un peu trop bu ou parce qu’ils se sentent dans une position d’infériorité vis à vis de leur partenaire, se retrouvent en échec par rapport à leurs bonnes intentions de départ. Sans parler des situations, plus nombreuses qu’on ne l’imagine, où le préservatif glisse ou se déchire….

Bref une efficacité qui est loin d’être à 100%, mais plutôt de l’ordre des mêmes 85% que le Truvada

Mais est-ce que cela justifie pour autant la prise de ce médicament en continu ou en discontinu ?

C’est ici qu’il faut bien comprendre les enjeux actuels de l’épidémie. Nous ne sommes plus dans le OU OU mais dans le ET ET

Car si tous les efforts sont conjugués, on peut espérer d’ici un certain nombre d’années voir complètement disparaître le virus du sida de nos contrées. Aujourd’hui les médicaments ne guérissent pas, mais ils font disparaître de virus de la circulation sanguine ce qui diminue considérablement les risques de contamination quand le traitement est bien suivi. D’où une première stratégie de prévention : Tout le monde doit avoir accès au traitement. Or, entre 30 et 50000 personnes ignorent en France leur statut sérologique. La mise à disposition des auto-tests en pharmacie dans quelques mois devrait convaincre ceux qui n’osent pas s’adresser aux centres de dépistage.

Surtout, la prévention doit être plurielle et adaptée à chaque situation : le Truvada n’est pas une pilule miracle, et il faut continuer à promouvoir coute que coute le préservatif, mais ce médicament trouve sa place parmi de multiples stratégies de réduction des risques chez ceux qui n’utilisent pas de protection. Répéter que les gays n’ont qu’à mettre un préservatif ou assumer les conséquences de leurs actes, est du même ordre logique que refuser une interruption de grossesse à une femme qui n’aurait pas su prendre ses précautions.

Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, le laboratoire Gilead qui fabrique le Truvada, n’est pas très pressé de le promouvoir en préventif : l’Amérique a enregistré en 2014 3,3 millions de prescriptions dont seulement 3200 en prévention.

Car ce sont au total très peu de personnes qui sont réellement concernées par ce protocole et il ne s’agit en aucun cas de traiter toutes les personnes séronégatives !

Bref, Il faut proposer une offre de prévention combinée et diversifiée qui colle au mieux aux besoins des personnes. Si on cible les publics les plus exposés, la stratégie PREP devient rentable, en termes de contaminations évitées et d’objectif d’éradication du virus…un investissement qui profitera alors à la société tout entière…

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