Chacun sait à quel pointla vengeance est un plat qui se mange froid , à condition bien sûr de savoir le cuisiner. Et la recette d’une bonne vengeance nécessite incontestablement des ingrédients de première qualité !

Souvenons-nous de Médée qui, comme bien des personnages de la mythologie grecque, continue de hanter notre inconscient collectif : abandonnée par Jason pour Créuse, fille du roi de Corinthe, après quelques années d’amour et de bonheur sans partage, répudiée et bafouée, Médée médite une vengeance exemplaire : elle offre à Créuse une tunique qui brûle le corps de la jeune épousée, puis, pour provoquer chez Jason un chagrin éternel, elle égorge leurs propres enfants…

Grâce au ciel, Valérie Trierweiler et François Hollande n’ont pas eu d’enfants ensemble, mais combien de crimes passionnels mettent tragiquement en scène cette logique implacable : je la tue parce qu’elle m’a bafoué et humilié, quitte à me consumer dans un cachot pour le restant de mes jours ; je détruis l’image du père auprès de nos enfants, parce qu’il m’a répudiée, quitte à mettre leur équilibre en péril…

Je ferais donc un pari : si ce livre obtient un succès aussi fabuleux, ce n’est pas tant par ce qu’il dévoile de l’intimité de notre président, que par ce qu’il met en scène : l’architecture d’un fantasme qui est au cœur de notre vie psychique : la pulsion de vengeance et les délices de son accomplissement. L’enfant que nous avons été se souvient des incessantes ruminations qui hantent ses rêveries lorsqu’il a été grondé par un parent, ou moqué dans la cour de récré. Que de protagonistes, dans notre imaginaire tourmenté, avons-nous pu à notre tour railler, battre, supplicier, clouer au pilori, soumettre à l’opprobre, pour nous permettre de rejaillir, grandioses et triomphants, l’estime de nous-même enfin restaurée. Quant aux adolescents, on sait à quel point les réseaux sociaux sont remplis d’accusations vénéneuses, de calomnies perfides, d’insultes assassines. Elles désignent à la vindicte des boucs émissaires qui ne trouvent parfois que le suicide comme porte de sortie. Car si l’enfant rumine, l’adolescent passe à l’acte, il frappe, il accuse, il balance, pour ne pas perdre la face, pour redorer son image ternie. Il le fait d’autant plus volontiers que la vie privée est devenue une arme de conquête publique de notre popularité, et ce ne sont plus les adultes d’aujourd’hui qui pourraient le contredire.

Hélas il en est de la vengeance comme du crime passionnel : loin de nous délivrer de l’autre, elle nous livre pieds et poings liés à son destin. Après avoir passé des années à estimer l’intensité de son amour, à surveiller ses gestes, à mesurer ses attentions, à soupeser ses intentions, il va nous falloir surveiller la force de la souffrance, la profondeur du dépit, la pérennité de la colère que l’on a infligés. La vengeance n’est jamais une délivrance mais un autre visage de l’aliénation. Souvent, les adultes qui ont été des enfants, puis des adolescents, le savent et plutôt que de continuer à se consumer avec l’autre, ils préfèrent, sinon pardonner, du moins tenter de tourner la page.

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