Serge, nous savons à quel point les histoires de famille vous passionnent, et justement l’actualité vous donne encore du grain à moudre avec un nouveau maelström familial chez les Le Pen, un « parricide » largement commenté dans la presse….que vous inspire donc cette aventure?

En effet Guillaume, sommes-nous chez les Borgia, chez les Atrides, ou dans un remake franchouillard du Roi Lear ? Quoi qu’il en soit, si ce vaudeville shakespearien mâtiné de rivalités assassines et de haines rances que nous offre en pâture la famille Le Pen possède incontestablement un pouvoir réjouissant, il est aussi fort instructif pour comprendre la dynamique inconsciente des familles qui sont les nôtres.

Nous avions eu droit à la répudiation de l’épouse légitime qui n’avait pas eu d’autre choix pour se faire entendre que de poser nue dans une revue polissonne, puis à la révocation définitive la fille aînée pour traîtrise caractérisée, nous assistons aujourd’hui à l’excommunication du patriarche par la plus fidèle de ses enfants, et sous le contrôle vigilent de sa petite fille préférée.

Certes, la famille Le Pen est avant tout une famille politique qui fonctionne comme les autres avec ses querelles d’ambition, ses visions du monde opposées et ses priorités divergentes, et, je vous rassure Guillaume, il ne s’agit aucunement d’expliquer tous les rouages de cette destitution très politique par les ressorts psychologiques entre les deux protagonistes. Mais tout de même, il y a une analogie entre le fonctionnement de cette famille organisée dans une logique de clan et la dynamique du parti qu’elle représente, ce qui mérite un certain décryptage.

Et que pensez-vous donc de ces analogies…

« J’ai beaucoup de peine pour les militants qui sont comme des enfants qui voient leurs parents divorcer ». C’est la déclaration pour le moins confondante de Jean Marie Le Pen au lendemain de sa suspension du Front National. Bigre, les parents qui divorcent ! Sans vouloir couper les cheveux en quatre, cela signifie donc que Mr Le Pen et Mlle Le Pen, bien que père et fille, sont comme mariés…c’est ce que l’on appelle communément une relation incestueuse…ah l’inceste, le tabou de l’inceste, du pain bénit pour un psychanalyste ! Cela mérite bien de revisiter certains textes fondateurs, et justement, dans un ouvrage majeur « Totem et tabou », Freud s’interroge sur le tabou de l’inceste au sein des sociétés primitives. Et il reprend les travaux de Darwin sur la « horde primitive », selon laquelle les humains sont organisés sous la forme d’une horde sauvage régie sous l’autorité d’un père tout puissant (tiens, tiens..) qui possède à lui seul l’accès aux femmes du groupe. Les fils, jaloux du père, décident de se rebeller, assassinent le patriarche et le dévorent dans un repas totémique. Cette parabole illustre l’origine de deux tabous principaux : interdiction de tuer le père, il faudra se contenter de son meurtre imaginaire ou symbolique pour accéder à l’autonomie, et interdiction des relations incestueuses, il faudra se contenter parfois d’en rêver et de s’en sentir coupable.

Mais en l’occurrence, c’est une fille qui tue symboliquement le père, et non un fils !

Et c’est au fond, Guillaume, la bonne nouvelle de cette tragi-comédie : les filles n’ont plus besoin d’épouser des garçons pour s’émanciper de l’autorité toute puissante du Père de la horde, elles peuvent s’en débarrasser toutes seules et devenir elles-mêmes des tyrans incontestés, la libération des femmes est en marche !

L’autre chose est qu’il est des familles plus claniques, plus sectaires, plus incestuelles que d’autres, des familles qui s’organisent un peu en autarcie autour d’un chef despotique et incontesté, à la sexualité volontiers histrionique, des familles qui fonctionnent entre soi avec une méfiance de l’étranger et la désignation de boucs émissaires pour cristalliser les tensions et les haines. Les conflits y sont toujours d’une violence inouïe et les évictions plus proches du meurtre que de la prise de distance.

Au fond, cet esprit de clan, de contre-société, cette façon d’imputer les difficultés d’un pays à une minorité que l’on veut exclure en remplaçant les juifs par les musulmans….ne voit-on pas là tout de même une concordance de fonctionnement confondante entre une famille réelle et une famille politique… ?!

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