Peut-on rire de tout ? Serge, ça n’est pas le sujet de la dissertation de philosophie du bac, mais une question que vous vous posez alors que la recevabilité de la plainte pour injure publique et apologie de génocide, intentée par l’association, Communauté rwandaise de France, et Annick Kayitesi, écrivain franco-rwandaise à l’encontre de la chaîne Canal +, va être examinée à l’audience de la cour de cassation le 23 juin en cession plénière….

En effet Guillaume, et j’espère que les auditeurs me pardonneront le manque d’originalité de cette question qui revient régulièrement à la faveur des différentes polémiques sur l’humour noir, raciste ou sur des déclarations litigieuses qui devraient (ou pas) être prises au second degré. Charlie ou pas Charlie, cette question est devenue ces derniers mois obsédante, elle oppose les partisans de la décence («il y a des choses sur lesquelles on ne peut pas rire, comme la Shoah »), les partisans de l’humour sans limite, qui se voient en hérauts de la liberté d’expression, et diverses approches plus nuancées, comme ceux qui citent la maxime éculée de Desproges : « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ».

Et bien sûr, en tant que psy, je ne peux que vanter les vertus du mot d’esprit, du rire libérateur qui peut parfois révéler les ambiguïtés de l’inconscient, désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles… dans ce sens, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout du physique des gens, du malheur des autres, des pauvres, des riches, des vieux, des jeunes, des arabes, des juifs, des politiques, des autres, de soi-même, du Pape, de Dieu…

Mais aujourd’hui, Serge, vous n’avez plus très envie de rire ?

Ça s’est passé sur Canal + le vendredi 20 décembre 2013, un avant goût des fêtes de Noël. Tout ceux qui font rire étaient là. Le programme humoristique s’appelait « le Débarquement » et il se proposait de pasticher une célèbre émission, dans laquelle une vedette va passer quelques jours chez de bons sauvages dans une contrée lointaine, des peuples premiers si vous voulez. La vedette habite courageusement leur case inhabitable, mange leur nourriture immangeable, et finit par se libérer de toute pensée essentialiste en constatant que l’humanité de ces primitifs est somme toute équivalente à la sienne. Pasticher cette somme de bons sentiments fleurant le colonialisme de Tintin au Congo paraît donc plutôt bienvenu.

Et pour pasticher, pourquoi pas le Rwanda, ce pays qui a connu un petit génocide, tout juste un million de morts. Deux vedettes, un monsieur et une dame mangent la nourriture locale en espérant que ça n’est pas de la chair de Hutu, c’est le premier gag.

La dame avait cherché à adopter un enfant tutsi, c’est normal, un génocide ça fait des orphelins. Mais cet orphelin n’est pas assez orphelin, voilà-t-y pas qu’on retrouve des membres de sa famille. « Quel bordel ce pays », s’écrie-telle. Elle dégote un autre orphelin dans un village entièrement rasé. Et bien il lui reste quand même une tante…les Hutus ont vraiment mal fait leur boulot. Eclats de rire dans la salle. Pour se consoler tout ce petit monde entonne un chanson populaire rwandaise, sur l’air de Colin mon petit frère : « Fais dodo, Colin mon p’tit frère car les autres sont morts (rires dans la salle) maman est en haut, coupée en morceaux, papa est en bas, il lui manque les bras… (rires, applaudissements)

Mon amie Annick Kayitesi, que j’ai accompagnée l’année dernière dans son pays pour commémorer le vingtième anniversaire du génocide des Tutsis du Rwanda, mon amie Annick qui a vu à l’âge de douze ans sa mère massacrée par les milices hutus et à qui on a donné l’ordre d’éponger son sang sur le sol, Annick qui a recueilli sa sœur laissée pour morte, tailladée à la machette sur tout le corps et le visage, Annick, donc, vingt ans après, était devant sa télévision avec ses deux jeunes enfants. Elle a eu à peine le temps de leur mettre les mains sur les oreilles à ces enfants dont toute la famille avait été découpée en morceaux et qui aimaient bien chanter Colin mon petit frère.

Peut-être n’a-t-elle pas suffisamment le sens de l’humour, elle a donc porté plainte. Alors oui, il est sans conteste des rires qui exorcisent les chagrins et désacralisent la bêtise, il en est qui nous déshumanisent. Cette déshumanisation, c’est justement l’arme des génocidaires, et elle est le début de la barbarie.

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