Je ne m’étendrai pas aujourd’hui sur la question des phobies puisque nous allons traiter de ce sujet dans une prochaine émission, mais ce en quoi l’affaire Thévenoud est symptomatique de la psychologisation, voire de la psychiatrisation de la vie publique.

Le vocabulaire de la santé mentale infiltre aujourd’hui toutes nos pensées et nos comportements. Vous aimez beaucoup faire l’amour ? Vous souffrez certainement, comme Dominique Strauss Kahn, d’addiction sexuelle. Vous trompez votre femme et vous le lui dissimulez ? Méfiez-vous, vous êtes peut-être atteint par la perversion narcissique. Vous vous sentez triste plus de quinze jours après un deuil ou une rupture sentimentale ? Vous faites à coup sûr une dépression réactionnelle, et si par hasard vous pouvez retrouver quelques jours votre bonne humeur dans cet océan de tristesse, c’est que vous êtres indiscutablement bipolaire. Vous redoutez les dérives djihadistes, prenez garde à l’islamophobie…. Même les inégalités professionnelles qui étaient autrefois un destin collectif, doivent se vivre à présent comme des échecs personnels liés à une estime de soi mal fabriquée… !

Comme d’autres patients que j’ai connus, Thévenoud éprouve peut-être une certaine angoisse à se conformer à des obligations administratives, une répulsion devant les démarches et les formulaires…eh oui ! certaines personnes attendent la coupure d’électricité pour régler une facture, le passage de l’huissier pour s’acquitter d’arriérés fiscaux astronomiques, et ça n’est ni une question de moyens financiers (du reste ils y perdent un argent fou), ni un trouble médical… Il s’agit plutôt d’une forme de procrastination qui amène à repousser indéfiniment une action, une pensée magique assez banale, selon laquelle entasser des enveloppes dans un coin sans les regarder, va par miracle empêcher les évènements redoutés de se produire…

Mais lorsqu’il invoque la maladie psychiatrique avec le terme « phobie », c’est alors la question de l’atténuation de sa responsabilité qui est en jeu.

La psychiatrie est une science née au XIXe siècle en tant que discipline médico-légale. Elle n’avait pas encore pour but de soigner les égarements de l’âme, mais de déterminer si une personne était ou non responsable de ses actes afin de mettre à l’écart les irresponsables dangereux. La loi de 1838 exonère les malades mentaux de la responsabilité de leurs infractions ou de leurs crimes. Et on sait aujourd’hui à quel point le public est sensible à la question de la responsabilité lorsqu’un schizophrène commet un crime monstrueux, ou lorsqu’un psychopathe abuse d’un enfant.

Aujourd’hui, la subjectivité individuelle occupe le devant de la scène, chacun se doit d’être responsable de lui-même, et maître de son destin. C’est souvent bien lourd à porter, et peut-être rêvons-nous volontiers d’une addiction, d’une bipolarité, d’une phobie qui viendrait nous exonérer de cette écrasante responsabilité. Lorsque les déboires conjugaux nous guettent, nous préférons parfois nous sentir la victime d’un pervers narcissique plutôt que de nous interroger sur notre part active à cette dérive relationnelle.

Thomas Thévenoud, comme un certain nombre d’hommes politiques, ces dernières années, a surtout fait la démonstration de la toute-puissance de la pensée, du sentiment d’impunité et des clivages psychiques nécessaires à l’organisation de telles dissimulations . Mais, ou il est psychiquement responsable, ou il ne l’est pas, et dans les deux cas, il n’est pas nécessaire d’avoir fait des années d’étude de psychologie, pour comprendre qu’il n’a rien à faire à la place qu’il occupe…

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