Je reviens une fois de plus ici pour parler de storytelling, ces petits blocs de glace qui se détachent de la banquise des récits et qui mis bout à bout forment les grands icebergs de l'histoire qui dérivent des pôles jusqu'à insidieusement torpiller les plus ingénues des candidatures socialistes à la présidentielle...

Et le thème du jour dans le monde enchanté du storytelling ce sont les résolutions. La fin comme on dit vulgairement quand on n'a jamais eu de César. Parce qu'il faut savoir conclure un récit. La fin c'est toujours important. Comme on dit chez les Troadec. Il faut que le chat retombe sur ses pattes. Et quand une histoire est bien foutue il y a deux types de résolutions qu'il ne faut pas confondre : la résolution de l'histoire et la résolution du personnage. 

C'est une des rares règles immuables quand on construit un récit. Ça, et pas de scènes de nu avec Fabrice Luchini. C'est infrangible. Ça marche comme ça dans Le Corniaud ou dans Taxi Driver. Dans Citizen Kane ou le Grand Bain. La résolution de l'histoire et celle du personnage sont des moments séparés. 

Dans Kane, l'enquête menée pendant tout le film aboutit à une impasse, résolution de l'histoire, mais on voit la luge qui brûle et l'on comprend que Kane n'a jamais cessé de penser à son enfance pauvre et à ce tout premier cadeau qu'il avait reçu. Résolution du personnage. 

Dans le Grand Bain, comme dans un grand nombre de films construit sur le même modèle, on se prépare puis on échoue de peu à la compétition finale – résolution de l'histoire – mais l'important c'était le chemin, on est copains pour la vie – résolution des personnages. 

Et c'est donc pareil dans le monde réel, c'est que ce je me tue à raconter dans cette petite chronique. Avec Carlos Ghosn, là c'est évident. Il s'évade. Résolution de l'histoire Carlos Ghosn arrêté au japon. Et bon, il pourrait s'en tenir à ça mais non, il a besoin d'une conférence de presse et de tout un tas d'interviews exclusives pour dire sa vérité – résolution du personnage. 

Lire d'ailleurs à ce sujet l'interview exclusive du New York Times qui parle plus de plan média et de crime en col blanc que du rêve de tous les enfants d'échapper à la justice fiscale en voyageant dans une malle.  C'est un peu la différence qu'il y a entre Karine Le Marchand et Meryl Streep. 

Mais la règle reste la même. Résolution de l'histoire, résolution du personnage. Beigbeder pareil. L'année dernière, sur cette station, le jour de l'annonce triomphale des résultats de la matinale, il laisse trois minutes de blanc à l'antenne. Panique générale. Bonheur. J'ai dit ici tout le bien que je pensais de ce silencieux départ en fanfare. 

Même si dans cette maison ronde pleine de journaliste on saura jamais s'il a démissionné ou si on l'a viré. Mais bon, résolution de l'histoire "Beigbeder fait de l'humour sur Inter". Mais il connaît bien le storytelling, Beigbeder et il sort donc ces jours ci un bouquin pour dire toute sa vérité. Résolution du personnage. Et ce qui était absolument génial sur trois minutes devient un peu laborieux sur 300 pages. Mais c'est comme ça, la main qu'on lèche, la main qu'on mord. 

Dans l'histoire de la réforme des retraites, c'est un peu plus compliqué. On voit bien que la grève s'essouffle et que le gouvernement va bien finir par la faire passer sa réforme.  Résolution de l'histoire. Mais les grévistes et les syndicalistes vont rester sur le carreau. Pas de résolution des personnages possible. Parce que ce que l'on peut résoudre à la fin sur les personnages, c'est ce que l'on a posé au début de l'histoire. 

Citizen Kane est un milliardaire sans cœur, Carlos Ghosn, un industriel qui se bat dans un monde impitoyable, Beigbeder, un nouveau réac qui aime à se faire détester, les nageurs du grand bain n'ont rien pour devenir amis. On expose les personnages au début pour pouvoir les résoudre à la fin.  Mais ici, les syndicalistes sont ignorés au début de l'histoire, comme de vulgaires grévistes de Radio France, pas de consultation, pas de négociation. Pas d'exposition donc pas de résolution possible. 

Ce n'est donc pas une question d'âge pivot, très difficile à définir (Gabriel Matzneff par exemple le situe à 14 ans) mais plutôt un problème de storytelling. 

Et voilà, dans l'incapacité de résoudre, en général on écrit "à suivre" avec trois petits points de suspension à la fin de l'histoire. Et fort est à parier qu'on bricolera une loi en faisant des concessions aux uns et aux autres et en se disant qu'on en refera une dans quelques années, au prochain épisode où à la prochaine saison. 

 Il faut savoir finir une grève, nous répètent les journalistes avec la passion qu'ont nos contemporains pour égrener des lieux communs. 

Mais en matière de conflits, comme pour l'amour et la santé (et la coupe de cheveux), on aimerait souhaiter à tout le monde en ce début d'année, de bonnes résolutions.

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