Désormais, pour que vive le cinéma, il passera par la radio ! Thomas Croisière nous parle des films de sa vie, de François Truffaut à Orson Welles en passant par les Charlots ou Kurozawa...

Automne 1977. J'ai trois ans et ma mère m'emmène voir Les quatre Charlots mousquetaires à Lille. Les Charlots font cent conneries. Et quand ils glissent des écrevisses dans les culottes des hommes du cardinal, je vis mon premier fou rire au cinéma. Je ne suis pas gêné, ma mère, si. Beaucoup. 

Février 1985. J'ai 10 ans et marche en faisant des grands pas, rue de Béthune à Lille, pour aller aussi vite que mon père. Nous venons de voir Dune de David Lynch. Je déteste les Harkonnen, m'imagine Paul Atréides et espère que le dormeur va se réveiller. 

Octobre 1990. J'ai 16 ans et comme le jeune Antoine, je suis fasciné par la poitrine de madame Schaeffer et décide que moi aussi, je deviendrai Le mari de la coiffeuse. Je retourne voir le film à la séance de 16 heures, puis à celle de 18h. La caissière me reconnaît et me dit : "Mais vous avez déjà vu le film?" Je lui réponds : "oui, deux fois". Elle m'offre mon billet et je lui ai acheté une glace. 

Mars 1992. J'ai 17 ans et je suis amoureux de Valérie, qui en a deux de plus que moi. Pour faire genre, je l'invite à voir le dernier Woody Allen en V.O. au Métropole. J'ai totalement oublié de l'embrasser pendant le générique d'Ombres et brouillard. Je le ferai un peu plus tard, sous la pluie. 

Juin 1994. Aurore est beaucoup trop belle pour moi, mais je l'invite au Grand Action à Paris pour une reprise du Troisième homme de Carol Reed. Je crois qu'elle se fait tellement chier qu'elle préfère m'embrasser. Je ne remercierai jamais assez Orson Welles. 

Juin 2001. Le fabuleux destin d'Amélie Poulain est un tel phénomène que j'emmène ma grand-mère de 88 ans le voir aux Trois As au Touquet. Quand le film démarre, elle me demande pourquoi il n'y a plus les actualités au cinéma. Quand il se termine, elle me dit : Oh la la. Ils se compliquent beaucoup la vie, les jeunes. 

Juillet 2002. J'emmène mes potes voir la version réalisateur de Kagemusha au Max Linder Panorama. Bien sûr, j'avais omis de leur dire que c'était en japonais et que ça durait trois heures. Ce jour-là, je me suis rendu compte de la fragilité de l'amitié. 

Décembre 2004. J'emmène Carole, avec qui je travaillais, voir Rois et reine au MK2 Bibliothèque. En sortant, je me dis :" je n'ai rien compris" et j'ai compris que je ne sortirai pas avec Carole. 

Octobre 2012. J'emmène mon fils voir Le petit Gruffalo à l'Espace Chaplin Saint-Lambert. C'est son premier film au cinéma et je crois que le plus heureux de nos deux n'a pas 27 mais 459 mois. 

Janvier 2019. A la Cinémathèque, je vois pour la première fois Il était une fois en Amérique, mon film préféré de toute ma vie sur grand écran, à côté de la femme que j'aime. Je crois que sur les 4 heures 11 du film, je n'ai pleuré que deux heures, mais pas une seule seconde de tristesse. 

Octobre 2020. En allant voir Drunk, je ne sais pas encore que c'est le dernier film que je verrai en salle. Je suis masqué, mais m'amuse à suivre ces quadras qui me ressemblent et se décident à maintenir leur taux d'alcoolémie à 1 gramme pour affronter le monde. Je me dis que je devrais peut être passer à 2. 

Novembre 2020. Les salles de cinéma sont fermées. Quelqu'un a décrété que ce ne sont pas des commerces essentiels. Je ne sais pas à quoi ressemble sa vie, mais elle est manifestement beaucoup plus triste que la mienne. 

Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n'y a pas d'embouteillage tant les films avancent comme des trains. Tu comprends, comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, tu sais bien, on est faits pour être heureux dans le travail, dans notre travail de cinéma. Salut Alphonse, Je compte sur toi. 

Vive l'harmonie et vive le cinéma ! 

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