A l'affiche du film de Céline Sciamma, "Portrait de la jeune fille en feu", Adèle Haenel a inspiré une chronique torride à Thomas Croisière

L’est-ce bien raisonnable de me confier cette chronique car je ne vous cache pas que Portrait de la jeune fille en feu m’a d’abord déçu. On m’avait dit : "C’est une histoire de gonzesses en feu qui aiment la pipe et jouer avec de gros pinceaux", pile poil dans mes critères de recherches internet. Donc, je me préparais à le regarder d’un oeil et d’une main, quand je me rendis compte que c’était un film en costume – déjà pourquoi des costumes ? – et que la seule chose qui soit à queue sur leur île, c’est le piano sur lequel Noémie Merlant tente de jouer "Les 4 saisons" qui donnèrent leur nom à la célèbre pizza. Oui, comme il est dit dans votre film : 

Pour être drôle, il faut être deux 

Des robes à corset, une île, un piano, on ne peut s’empêcher de penser à La leçon de piano, première Palme d’Or remportée par une femme en 46 festivals de Cannes. Souvenez-vous...

A l’époque on entendait la musique de Michael Nyman partout. Un peu plus tard, ce fut celle d’ In the mood for love ...

Adèle Haenel avait11 ans, et  moi à la fin, rien qu’en entendant cette valse, je pouvais tuer des gens. Les violons du Wong Kar-Wai furent ensuite remplacés par l’accordéon d’Amélie Poulain.

Régulièrement, une bande-originale s’empare d’une période et se retrouve partout. Les pubs pour les assurances, les montages de L’amour est dans le pré, ou le répondeur de sa petite amie. Cette musique qui permet d’aller chercher l’émotion du spectateur en lui donnant la mesure, la réalisatrice Céline Sciamma, l’utilise avec parcimonie puisqu’elle joue essentiellement avec le bruit des éléments : l’eau, le vent et le feu magnifiant ainsi la puissance de ses images terriennes, véritables tableaux animés. Ses rares choix musicaux n’en ont que plus d’impact et ont bouleversé Juliette Arnaud qui m’a confié ré-écouter depuis en boucle L’été de Vivaldi sur lequel vous êtes si tout.

Je ne pensais pas que Juliette aimait la grande musique. Sinon, comment expliquer les 2 agressions anti-Sardou de son dernier roman - et pire ! - qu’elle ait choisi des paroles de Julien Clerc pour titre: Maintenant comme avant alors que Ne m’appelez plus jamais Rose aurait été parfait.

Comme Michel qui a beaucoup fait pour la libération de la femme – il rêve d’être une femme dans un voyage en Absurdie et dès 1981, il appelait de ses voeux une femme s’installant à la Présidence qui de là ferait bander la France – Céline Sciamma est une femme cinéaste écrivain, et je ne sais pas si elle est poète et mannequin, mais elle fait trembler le cinéma de papa.

Déjà parce qu’à part 3 pauvres rameurs, le chef déco et l’ingénieur du son, Portrait de la jeune fille en feu est un film fabriqué par des femmes – sa conférence de presse 100% féminine fut une des images marquantes du dernier festival de Cannes où il remporta le prix du scénario – ensuite parce que ce film est un des rares à passer le Test de Bechdel. Ce test visant à mettre en évidence la sous-représentation des femmes dans une oeuvre de fiction. Les règles – les hommes diront les principes – en sont simples : 

  1. Il doit y avoir au moins 2 femmes nommées dans l’oeuvre. Ici, elles s’appellent Héloïse, Marianne ou Sophie.

  2. Des femmes qui parlent ensemble... Ça, elles parlent... très bien d’ailleurs et surtout elles se regardent. Ce film est une ode au regard tout feu tout femme avec en point d’orgue cette question posée par la muse que vous êtes pour Marianne comme pour Céline: "Si vous me regardez, qui je regarde moi ? "

  3. Des femmes qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme.

On y parle donc d’amour, un amour au présent qui rappelle celui de Rose et Jack dans Titanic, lui aussi tracé au fusain et nourri d’interdits comme il rappelle l’amour saphique des brunes et blondes de Mulholland Drive; on y parle de liberté et de cette impossibilité pour les femmes de choisir leur destin et de peindre des hommes, ce qui était un moyen de les empêcher de faire de la grande peinture et entrer dans l’Histoire avec un grand H comme Haenel ; on commence à parler d’égalité, ce sentiment qui doit être "si doux à vivre" pour reprendre les mots d’Héloïse ; et de choix par l’évocation ovidienne du mythe d’Orphée et Eurydice. Ce choix cornélien de l’amoureux ou du poète. J’ai fait le mien.

Et bien, sachez que plus de la moitié des films produits depuis 2005 échoue à ce test. Ce n’est donc pas un hasard si sur les 59 oeuvres que je vous ai conseillées l’année dernière, une seule était réalisée par une femme et je m’en excuse. Gageons que Portrait de la jeune fille en feu fera subtilement évoluer les choses, en tous cas, en ce qui me concerne, sachez que je suis désormais prêt à considérer que les femmes sont des hommes comme les autres.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.