Dans la région de Thuringe en Allemagne, l’alliance droite extrême droite n’aura duré que quelques heures. De nouvelles élections vont être convoquées. On pourrait donc penser l’histoire terminée.Mais cet épisode est beaucoup plus qu’un simple accident et il faut en prendre toute la mesure. C’este le monde à l'envers.

Le leader local des libéraux Thomas Kemmerich (à gauche) félicité par le leader de l'extrême droite Bjorn Höcke (à droite) à l'issue du vote en Thuringe
Le leader local des libéraux Thomas Kemmerich (à gauche) félicité par le leader de l'extrême droite Bjorn Höcke (à droite) à l'issue du vote en Thuringe © AFP / MARTIN SCHUTT / dpa-Zentralbild / dpa Picture-Alliance

C'était le 2 février 1930, il y a pile 90 ans, incroyable coïncidence de date. Un certain Adolf Hitler prononçait cette formule : « Nous avons obtenu la plus belle des victoires, nous sommes désormais incontournables en Thuringe, les autres partis ne peuvent plus former de gouvernement sans nous ». Il y a 90 ans l’extrême droite nazie accédait pour la première fois à une coalition de gouvernement. En Thuringe. Trois ans plus tard, Hitler était au pouvoir en Allemagne. On connait la suite.

On parle donc du même endroit, la Thuringe. Et du même point de départ : la « simple » participation de l’extrême droite à un accord de gouvernance régionale. Et on parle presque des mêmes hommes, parce qu’en Thuringe, le parti d’extrême droite AfD est aujourd’hui aux mains des plus radicaux des radicaux.

Chef de file : Bjorn Höcke. Fondateur de Der Flügel, l’aile dure du parti. Xénophobe, révisionniste, il voit dans le Mémoire de la Shoah un « monument de la honte ». La justice a même statué pour autoriser l’emploi du qualificatif « fasciste » à l’endroit de Höcke.

C’est avec cet homme que les libéraux du FDP et les chrétiens démocrates de la CDU ont fait alliance, hier soir, le temps de constituer une majorité pour prendre le contrôle de l’Assemblée de région. Comme l’écrit aujourd’hui le Berliner Zeitung aujourd’hui (le grand quotidien de Berlin), on croyait aussi que le Brexit n’arriverait pas, ou que Trump ne gagnerait pas. Et puis voilà. On y est. Donc ce n’est pas une petite affaire.

Confusion générale à la CDU malgré Merkel

Et écrire cela n'est pas forcer le trait. La preuve : cette alliance, même ponctuelle, même dans cette petite région de Thuringe (2 millions d’habitants), vient de déclencher une vraie crise politique en Allemagne.

Première victime : la CDU d’Angela Merkel. Certains de ses élus ont donc voté avec l’AfD en toute connaissance de cause. C’est la première fois, mais on le voyait venir. Parce que dans les régions d’ex Allemagne de l’Est (la Thuringe, mais aussi la Saxe, le Brandebourg), plusieurs élus locaux tendent déjà la main à l’extrême droite. Pendant qu’à l’inverse, à l’Ouest du pays, les militants de centre droit sont plutôt tentés par une alliance avec les Verts.

La confusion règne, la nouvelle patronne de la CDU, Annegret Kramp Karrenbauer ne tient pas ses troupes. Et il a donc fallu qu’Angela Merkel tape du poing sur la table ce matin, pour que de nouvelles élections soient convoquées en Thuringe.

Le parti libéral, FDP, partie prenante à cette coalition de Thuringe, en sort lui aussi éclaboussé. Quant à la Grande coalition au pouvoir à Berlin entre la CDU et le centre gauche du SPD, elle s’est un peu plus rapprochée de la porte de sortie. Non les seuls vainqueurs de cet éphémère coalition, c’est bien l’extrême droite. L’AfD a de toute façon réussi son pari en semant le chaos et la confusion. Et elle peut donc se frotter les mains en affirmant voir dans l’épisode d’hier un « exemple annonciateur » pour toute l’Allemagne.

Le poids symbolique de l'Allemagne 

On peut évidemment objecter que ce n’est pas totalement nouveau ; ce genre d’événement s’est déjà produit ailleurs en Europe ces derniers mois…

On peut citer d’abord l’Autriche, où droite et extrême droite ont gouverné ensemble, au niveau national, pendant un an et demi. Avant qu’un scandale de corruption ne fasse exploser l’alliance. Et puis bien sûr l’Italie, où la Ligue de Matteo Salvini a partagé le pouvoir jusqu’à l’été dernier. Sans oublier l’Estonie, dans les Pays Baltes, ou bien l’Andalousie en Espagne : là encore des alliances entre le centre droit et l’extrême droite. Ajoutons les cas de la Pologne et de la Hongrie, où les partis de droite au pouvoir ratissent sur les terres de l’extrême droite.

Tout cela est vrai. Mais tout cela n’a pas le poids de l’Allemagne. Et je ne parle pas tellement du poids politique et économique. Non je parle surtout du poids symbolique. Depuis 75 ans, l’Allemagne s’est reconstruite et a fait bloc dans la repentance des crimes nazis. Ce tabou est brisé depuis hier soir. L’inconcevable devient concevable dans une partie, non seulement de la population, mais aussi de la classe politique allemande. C’est pour ça que l’épisode d’hier en Thuringe ne peut pas être regardé comme une simple péripétie.

Le président de Thuringe a démissionné tout à l’heure, il y a aura de nouvelles élections, on peut donc être tenté de croire que c’était un accident, ponctuel, isolé. Sauf que l’évolution de ces derniers mois laisse plutôt penser à une autre option : pas un accident, plutôt un tournant, un signe avant-coureur.

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