L’escalade entre l’Iran et les États-Unis continue d’inquiéter toute la planète. Mais ce qui frappe dans ce dossier, ce n’est pas l’attitude des deux protagonistes en présence, Washington et Téhéran. C’est plutôt le grand absent : l’Europe. C’est "le monde à l'envers".

Une foule immense a assisté au passage du convoi funéraire du général Soleimani à Téhéran ce lundi 6 janvier
Une foule immense a assisté au passage du convoi funéraire du général Soleimani à Téhéran ce lundi 6 janvier © AFP / Hamid Vakili / NurPhoto

Il faut quand même être un peu naïf pour s’étonner de la politique des coups de menton de Donald Trump et de cette opération d’assassinat ciblée du général Soleimani. Et il faut mal connaître l’Iran pour s’étonner de la réaction populaire nationaliste massive que cet assassinat vient de susciter. Tout ça est finalement dans l’ordre des choses.

Non, le plus flagrant en effet, je trouve, dans toute cette histoire, c’est à quel point l’Europe ne semble plus servir à rien. Dans ce dossier comme dans d’autres. Mais restons d’abord sur l’affaire iranienne. Voilà donc les Européens condamnés à être des spectateurs impuissants de l’escalade. Mis devant le fait accompli par Donald Trump. Et contraints malgré tout, suprême humiliation, de soutenir Washington. Parce que c’est un réflexe envers l’allié traditionnel. Ça donne donc ce communiqué commun, la nuit dernière, signé Emmanuel Macron / Angela Merkel / Boris Johnson, qui ne critique en rien Washington et à l’inverse, appelle Téhéran à la modération.

Le communiqué de Paris Berlin et Londres
Le communiqué de Paris Berlin et Londres / Capture d'écran sur le site de l'Elysée

Cet engrenage solde aussi l’échec de la médiation européenne, française en particulier, sur le dossier du nucléaire. Jamais Emmanuel Macron n’est parvenu à ramener Donald Trump à la raison. Ajoutons que les Européens se seront donc montrés incapables de monter un outil commercial d’une ampleur suffisante pour contourner les sanctions américaines contre Téhéran. Bref, c’est un flop.  Et l’avis des chefs d’État européens ne suscite plus guère d’intérêt nulle part, à part chez nous et encore. Si médiation de la dernière chance il peut encore y avoir entre Washington et Téhéran, il faut désormais regarder davantage du côté d’Oman, du Japon ou de la Suisse. L’Europe compte pour des prunes.

Impasse et impuissance en Libye et en Syrie

Et ce n'est pas la seule crise où ça se produit. Cherchez le point commun entre l’Iran, la Libye, la Syrie. Réponse : l’Europe, à chaque fois, disparait du paysage.

Prenons la Libye. En 2011, c’est pourtant nous, Français en tête, qui avons favorisé l’intervention militaire et le renversement de Kadhafi. 8 ans plus tard, la guerre est toujours là. Mais ce sont de nouveaux acteurs qui sont au poste de pilotage. Quels acteurs ? Du côté du gouvernement légitime de Fayez Al Sarraj : le Qatar et surtout la Turquie ; le président Erdogan a donc obtenu la semaine dernière de son Parlement un feu vert pour l’envoi de troupes turques en Libye. En face, du côté du maréchal Haftar : la logistique de l’Egypte, les drones des Emirats arabes unis, et les mercenaires russes.

L’Europe, qui ne regarde la question libyenne que par le prisme de l’enjeu migratoire, est divisée. Rome et Paris n’ont pas le même avis. Et la conférence internationale sur le sujet prévue théoriquement ce mois-ci à Berlin, pourrait bien être repoussée aux calendes grecques. Bref, l’Europe, là encore, compte désormais pour du beurre.

En Syrie, même topo ! Je ne reviens pas sur l’abandon des Kurdes en rase campagne. Maintenant c’est le tour d’Idlib, dernier bastion des forces démocratiques syriennes. Entre le retrait américain, l’offensive turque, les ingérences russes et iraniennes, et les vetos chinois, l’Europe est impuissante. Et l’opération militaire française Chammal est proche de la porte de sortie. Fermez le ban !

La puissance du verbe

Il est possible que ce déclin, cette marginalisation diplomatique de l’Europe soient inexorables. Parce que les Européens sont trop petits militairement avec peu d’envie de prendre des risques sur le terrain. Parce qu’ils sont aussi trop petits et trop désunis diplomatiquement.

Il ne leur reste que la puissance du verbe. C’est ce qu’avait magistralement utilisé Jacques Chirac en 2003 pour s’opposer à la guerre en Irak. Ça n’avait rien empêché mais symboliquement, la France avait marqué des points. Cette fois rien. La place est donc libre pour d’autres acteurs : Russes, Chinois, Turcs, Iraniens, etc.

Les Européens ne veulent pas faire le deuil de leur allié traditionnel, Washington, qui n’est plus un partenaire fiable. Ça signifierait admettre, dans la foulée, que pour peser, les Européens sont désormais condamnés à :

  1. Parler d’une même voix en mettant leurs divergences en sourdine, 
  2. Bâtir une défense commune,
  3. Utiliser leur poids commercial comme un levier. 

Sinon en effet, le déclin pourrait être inexorable, nous condamnant à devenir les spectateurs impuissants d’un monde très instable et dirigé par d’autres. Ce n’est pas rassurant mais c’est comme ça.

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