Escalade, c’est le mot prononcé ce matin par tous les diplomates pour qualifier les tirs de missiles iraniens contre des bases américaines en Irak. La crainte c’est désormais une guerre directe entre Washington et Téhéran. Mais cette hypothèse est improbable. C’est le « Monde à l’envers ».

Donald Trump lors de son intervention devant la presse après les raids iraniens en Irak
Donald Trump lors de son intervention devant la presse après les raids iraniens en Irak © AFP / WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Une guerre directe, c'est improbable, pour une raison simple : les deux capitales n'en veulent pas. Et c’est bien ce qui était implicite dans la réaction de Donald Trump ce mercredi après-midi. Le plus logique, c’est donc une guerre par procuration, sur des terrains tiers. Et c’est exactement ce qui se produit pour l’instant.

Les épisodes de ces cinq derniers jours s’inscrivent en fait dans la continuité de ce qui se passe depuis le début de l’année : des affrontements plus indirects que directs. Souvenez-vous, en juin dernier, des attaques de pétroliers dans le Golfe Persique. Ou en septembre des raids de drones contre les installations pétrolières saoudiennes. Le même film se poursuit, un ton au-dessus c’est vrai, mais c’est la suite du même scénario. 

En l’occurrence, le terrain d’affrontement logique c’est donc l’Irak, puisque on y trouve à la fois des soldats américains (plus de 5000) et des miliciens iraniens (des milliers également).  Le président irakien a beau dire, comme cet après-midi, qu’il ne veut pas voir son pays se transformer en champ de bataille. C’est malgré tout ce qui est en train de se produire. Et ce seront dans ce cas les Irakiens, les civils au premier chef, qui feront les frais de cette guerre par procuration. A coups de ripostes « graduées », somme toute d’une portée relative, comme ces frappes iraniennes de ce matin qui, selon Washington, n’ont donc pas fait de victimes.

Les guerres par procuration, c’est devenu fréquent. On en a une autre en Libye, où Turcs et Qataris s’opposent à Émiratis et Égyptiens par milices libyennes interposées.

L'Iran cerné par les bases militaires américaines

Washington et Téhéran ne veulent pas d'une guerre directe, frontale parce qu’il y a trop d’incertitudes, trop d’aléas. Le risque d’une facture trop élevée. Des deux côtés, chacun veut montrer ses muscles, pour surtout ne pas apparaître faible aux yeux de sa population. Mais c'est tout. Aller plus loin, c’est trop dangereux.

Pour les Iraniens, ce serait affronter une force militaire américaine qui leur est bien supérieure. Les Etats-Unis possèdent dans la région, tout autour de l’Iran, plus de 20 bases militaires : navales, terrestres, et plus encore aériennes. L’Iran est cerné. Et la puissance de feu de Washington est considérable : une guerre frontale provoquerait des destructions majeures en Iran et l’économie, déjà très mal en point, serait mise à genoux. Ce n’est pas un bon calcul.

Le risque est trop élevé aussi, du point de vue des États-Unis. Parce que l’Iran, c’est quand même un client sur le plan militaire. C’est autre chose que l’Irak de Saddam Hussein, envahi en 2003. L’Iran, ce sont des missiles balistiques destructeurs, y compris à moyenne portée, près de 1000 kms, comme la dernière version Shahab 3. Ce sont des alliés multiples dans la région, qui peuvent causer des dégâts, non seulement en Irak, mais aussi au Liban, en Syrie, au Yémen, au Pakistan. Et c’est aussi bien sûr, potentiellement à terme, l’arme nucléaire. Avec des bases américaines qui sont donc très nombreuses dans la région mais qui sont donc en même temps autant de cibles.

Peu probable que Donald Trump, en pleine campagne électorale pour sa réélection, court le risque de se retrouver avec des cadavres de « boys américains » sur les bras.

Le risque de l'engrenage et de la guerre par erreur

La guerre frontale est donc improbable. Et il y a dans tout ça un parfum de gesticulations. A ceci près qu’un paramètre peut tout changer : c’est celui irrationnel de l’engrenage, presque "la guerre par erreur par effet d’entrainement" selon la formule d'un diplomate.

Imaginons quelques scénarios de mauvaise limonade. Il peut y avoir un accrochage direct dans le détroit d’Ormuz entre navires américains et vedettes rapides iraniennes. Tout ce petit monde se croise régulièrement à quelques centaines de mètres. Une erreur de trajectoire, comme dans un carrefour embouteillé. Tôle froissée, et ça part en vrille.

Il peut aussi y avoir une attaque iranienne, même indirecte, contre Israël. Netanyahu appelle alors son ami Trump. Là encore, ça peut partir en vrille. Ou même, une cyberattaque iranienne de grande ampleur contre des intérêts économiques américains majeurs, qui entrainerait une surréaction de la Maison Blanche au nom de la défense du business. Parce qu’il y aussi, on le sait, ce facteur : le côté versatile, imprévisible, de Trump. Et hop, boom.

Et puis en face, l’assassinat du général Soleimani vient de renforcer les durs du régime, les Gardiens de la Révolution. Leurs moyens financiers, déjà considérables, vont se voir accrus. Et les élections législatives prévues le mois prochain en Iran vont sans doute leur être favorables.

Donc oui l’engrenage est possible. Les guerres, on se souvient de la première guerre mondiale, peuvent aussi démarrer comme ça.

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