Les deux rivaux en guerre en Libye se trouvaient ce 13 janvier à Moscou, pour entériner un probable arrêt des combats. Et c’est en soi le symbole d’un monde qui change. Désormais ce n’est plus sous une égide américaine que les paix se négocient, mais sous l’égide de la Russie de Poutine. C’est le « Monde à l’envers ».

Les délégations turques et russes lors des négociations de Moscou sur la Libye ce 13 janvier
Les délégations turques et russes lors des négociations de Moscou sur la Libye ce 13 janvier © AFP / SEFA KARACAN / ANADOLU AGENCY

Souvenez-vous, il fut un temps où la paix se décidait à Camp David, près de Washington. On pense évidemment aux accords israélo-égyptiens (1979) puis israélo-palestiniens (2000). 20 ans plus tard, c’est désormais à Moscou que la paix se discute. Tout est dit.

Il faut imaginer la géopolitique comme une table de jeu géante. A cette table aujourd’hui, le joueur qui distribue les cartes, c’est Poutine. Le cas de la Libye est exemplaire. Depuis cinq jours, le président russe a vu ou appelé tous les leaders internationaux intéressés au conflit. Et c’est donc sous sa houlette, chez lui, que se sont ouverts les discussions sur un arrêt des combats : 7h de négociation non-stop aujourd’hui, entre d’un côté le gouvernement légitime de Fayez al Sarraj et de l’autre les forces rebelles du maréchal Haftar. Depuis 9 mois, cette guerre civile a fait plus de 2000 morts et 150.000 déplacés. Aujourd’hui, Moscou dit stop.

Ça vaut aussi pour la Syrie, où la Russie vient d’imposer un cessez-le-feu dans la région d’Idlib et se comporte comme une force d’interposition entre Turcs et Syriens dans la zone de Manbij, le rôle que jouaient auparavant les Etats-Unis. Ça pourrait presque valoir pour l’Iran, où Moscou n’est pas loin de se poser en médiateur entre Washington et Téhéran.

Poutine distribue les cartes parce qu’il parle à tout le monde au Proche-Orient : à ses alliés traditionnels (la Syrie d’Assad), comme aux alliés des Etats-Unis (Israël ou les Emirats).

Le nouvel axe Turquie Russie

Il y a un autre acteur majeur, on le voit bien, c’est la Turquie; c'est l’autre acteur qui reste assis à la table de jeu, à la fois adversaire et partenaire de la Russie. Poutine et Erdogan s’entendent pour faire monter les enchères et écarter les autres joueurs de la table de poker. C’est comme au jeu : ils se répartissent les rôles pour mieux se répartir les gains.

En Libye, Turcs et Russes ne soutiennent pas le même camp. Mais peu importe. Comme ils sont, l’un et l’autre, investis financièrement ou militairement, ils tirent les ficelles. Résultat des courses : le cessez-le-feu n’est pas annoncé par les belligérants libyens mais par Poutine et Erdogan la semaine dernière à Istanbul. La Turquie est l’autre parrain des négociations de Moscou.

En Syrie, même topo : le cessez-le-feu à Idlib est le fruit d’un accord russo-turc. Et puis les deux pays partagent évidemment des intérêts économiques : on pense en particulier au nouveau gazoduc Turkstream, qui va permettre au gaz russe d’approvisionner la Turquie et l’Europe.

Erdogan et Poutine s’entendent malgré des siècles de rivalité entre leurs pays respectifs, parce qu’ils ont le même logiciel : même autoritarisme politique, même dirigisme économique, même machisme. Ils se sont rencontrés en tête à tête plus de 20 fois lors des deux dernières années. Autant dire tous les mois ! Cet axe eurasien Moscou-Istanbul est donc en train de supplanter la pax americana dans toute cette région du monde.

Les Occidentaux hors jeu

A l'inverse, les Etats-Unis, les Occidentaux sont les joueurs qui se retirent de la table de jeu. Au poker on dirait qu’ils se couchent. En tous cas, ils ne suivent pas les enchères.

Il y a d’ailleurs là un paradoxe : puisque ce sont souvent eux, les Occidentaux, qui ont ouvert la partie. Exemple évidemment en Libye, où la situation actuelle n’est que la conséquence de l’intervention de l’OTAN en 2011 et de la chute de Kadhafi qui s’en est suivie. Du point de vue russe, l’Occident est d’ailleurs le premier responsable du chaos libyen.

En tous cas, aujourd’hui, les Etats-Unis ne veulent plus jouer. L’objectif de Trump, c’est d’abord le retrait tous azimuts. Et les rares fois où il joue encore, ce n’est pas comme un médiateur faiseur de paix, c’est comme le protagoniste d’un conflit (voir la guerre larvée avec l’Iran). Du coup, les Européens sont perdus sans leur parrain américain dont ils n’ont pas fait le deuil. Et ils ne veulent pas s’investir dans une stratégie de puissance. Donc hors-jeu également.

On notera que les Russes sont suffisamment adroits pour n’humilier personne : les négociations de Moscou sur la Libye seront donc suivies d’une conférence de paix dimanche prochain en Allemagne. Soyons magnanimes avec les Européens.

C’est comme ça, en profitant des erreurs et du désengagement occidental que Moscou, finalement à peu de frais militaires, se retrouve dans la position du faiseur de paix et du faiseur de rois dans la région. La nature a horreur du vide : les joueurs qui sont restés à la table sont maîtres du jeu. 

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