Demain, 15 janvier, c’est une date limite. La date limite pour un accord entre l’Égypte et l’Éthiopie sur un gigantesque projet de barrage. Ça peut paraitre loin de nos préoccupations, mais c'est un révélateur de ces conflits de demain qui nous pendent au nez : les guerres de l'eau. C'est "le monde à l'envers".

Le chantier du barrage de Guba Woreda
Le chantier du barrage de Guba Woreda © AFP / EDUARDO SOTERAS / AFP

C'est un projet herculéen, pharaonique. Un énorme chantier. Même sans sa dimension politique (on va y venir), l’histoire est déjà fascinante. Ça se passe donc en Afrique de l’Est, au Nord de l’Ethiopie, à Guba Woreda. Pas très loin de la source du Nil Bleu, le principal affluent du Nil en termes de débit. L’autre affluent, le Nil Blanc, prend lui sa source plus à l’Ouest, vers le Burundi.

Et donc à Guba Woreda, l’Ethiopie a entrepris il y a 8 ans de construire le plus grand barrage d’Afrique : 2 kms de long, 45 mètres de haut, 13 turbines, et un réservoir d’eau de 74 milliards de m3. Le chantier, sous pilotage italien et chinois, mobilise des milliers d’ouvriers jour et nuit. Coût total 5 milliards de dollars. Et la fin de la construction approche.

Pour l’Ethiopie et ses 110 millions d’habitants, ça s’annonce comme une bénédiction, la clé du développement économique : de l’électricité garantie, et même susceptible d’être exportée vers les voisins, notamment le Soudan. Seulement voilà, en aval, plus au Nord, l’Egypte (100 millions d’habitants elle aussi et en plein boom démographique), l’Egypte donc y voit une catastrophe. Une réduction du débit du Nil, ce serait un drame. Parce qu’en Egypte, le Nil c’est un symbole existentiel. Et surtout parce que concrètement le Nil fournit au pays 97% de ses ressources en eau. Toute l’économie en dépend.

Voilà, le décor est planté, les protagonistes sont en place. Avec des intérêts opposés. 

Le Nil existentiel

Et il y a donc un risque de guerre entre ces deux grands pays. Il n’y a qu’à écouter les propos des uns et des autres. Côté égyptien, l’ancien chef de la diplomatie Boutros Boutros Ghali, devenu ensuite secrétaire général de l’ONU, le pronostiquait déjà il y a 30 ans en disant : 

« La prochaine guerre sera liée aux eaux du Nil »

. Et il y a 6 ans, l’Egypte a envisagé d’armer des groupes rebelles éthiopiens pour saboter le barrage. Côté éthiopien cette fois, le premier ministre actuel affirmait il y a 3 mois devant son Parlement, à ce propos : « S’il y a besoin d’aller faire la guerre, nous mobiliserons des millions de jeunes ». Et l’homme qui parle ainsi, c’est bien Abiy Ahmed pourtant le tout dernier prix  Nobel de la Paix. C’est dire.

Donc oui il y a un risque. Parce qu’en plus les négociations entre les deux pays sont dans une impasse. Il y a eu 4 séances de discussion, la dernière à Addis Abeba pendant 4 jours jusqu’à samedi. Constat d’échec. Les Etats-Unis, la Russie, la Banque Mondiale ont tous essayé de jouer les médiateurs. Sans succès. L’Afrique du Sud vient d’être à son tour sollicitée pour jouer les « go between ».

Mais l’affaire est bloquée. Le contentieux porte en particulier sur le délai de remplissage du barrage. L’Ethiopie veut démarrer cet été et boucler le tout d’ici 4 ans. L’Egypte demande 20 ans de délai, le temps notamment de faire évoluer ses systèmes d’irrigation. Le Caire brandit des traités de 1929 et 1959 qui lui sont favorables sur le partage des eaux. Mais Addis Abeba les rejette : ils avaient été signés sous tutelle de l’ancien colon britannique. Les deux pays s’étaient fixés une date limite pour trouver un accord : c’est donc demain, 15 janvier.

Un cinquième de la population mondiale en manque d'eau

Et cette tension est révélatrice de ces guerres de l’eau qui menacent et que l'on sous-estime. Le risque, pourtant, ne cesse de croitre. Tout le monde le dit : l’ONU, le Forum de Davos. Parce qu’un cinquième de la population mondiale vit déjà en situation de stress hydrique, en manque d’eau. Parce que ça se détériore avec le réchauffement climatique. Et parce que près de 300 bassins hydrographiques dans le monde (les fleuves, les lacs) sont partagés par plusieurs pays.

Les tensions sont prévisibles ou déjà présentes :

  • Au Proche Orient, où la Turquie contrôle les sources du Tigre et de l’Euphrate qui irriguent l’Irak et la Syrie ;
  • En Israël, où la maitrise du plateau du Golan permet aux Israéliens d’avoir la main sur l’eau de la vallée du Jourdain ;
  • En Asie, où le contrôle du Tibet par la Chine est d’abord le contrôle d’un château d’eau géant, pour irriguer le Nord de la Chine au détriment du Sud de l’Asie.

Et dans la plupart des cas, les incarnations de la discorde sont des barrages. Des barrages qui peuvent donc être autant de détonateurs de conflits.

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