Yémen, Sahel, Syrie... Dans la liste des conflits et des risques majeurs à surveiller cette année, les humanitaires sonnent l'alerte sur une arme terriblement dangereuse si elle tombait dans de mauvaises mains : l'utilisation des données numériques du secteur humanitaire.

Population déplacée en attente d'une aide humanitaire d'urgence, Old Fangak, Soudan du Sud.
Population déplacée en attente d'une aide humanitaire d'urgence, Old Fangak, Soudan du Sud. © Radio France / Claude Guibal / Radio France

Les humanitaires sont unanimes : l'arrivée des nouvelles technologies révolutionne leur travail sur le terrain. Utilisation de drones pour expédier des médicaments ou du matériel dans des zones compliquées d'accès, visioconférence, utilisation des imprimantes 3 D pour la fabrication de prothèses: le champ d'expérimentation est immense.  

Dans leurs actions de terrain, les agences humanitaires comme le CICR  par exemple recourent en effet à l’outil devenu essentiel des données personnelles pour mieux répondre aux besoins des populations en souffrance. 

Mais l’utilisation à mauvais escient de cette mine d’or d’informations peut avoir des conséquences dramatiques, par exemple dans le cadre d’une situation de conflit avertissent les humanitaires.  

Un travail de fourmi

Le travail des humanitaires, sur le terrain, commence bien souvent par l'enregistrement des populations et l'évaluation de leurs besoins. Etat-civil, adresse, situation familiale, vulnérabilité particulières... Un outil précieux par exemple pour le CICR dont le travail a permis depuis ses origines à des centaines de milliers de civils broyés par les conflits de retrouver leurs proches disparus. 

Or, aujourd'hui, il suffit d'un smartphone pour enregistrer en quelques secondes toutes les informations sur quelqu'un et sa famille, les compiler et les mettre en réseau avec d'autres applications, qui vont ainsi optimiser l'aide en fonction des besoins. 

Les capacités croissantes de collecte des données à travers les appareils mobiles connectés, ainsi que l’explosion de la puissance de calcul informatique, permettent aux ONG de travailler plus efficacement. Les humanitaires, au lieu de distribuer directement des vivres aux déplacés ou survivants de catastrophes, recourent aussi davantage au transfert électronique d’argent, par le biais notamment des téléphones, pour aider les personnes dans le besoin et soutenir le commerce local. 

La biométrie pour lutter contre la fraude

En Jordanie, les réfugiés syriens peuvent par exemple payer leur pain d'un simple clin d’œil. Leurs données biométriques comme leurs empreintes digitales ou leur iris ont été enregistrées et reliées à un serveur. Une façon efficace de s'assurer que l'aide alimentaire ne soit pas détournée et qu'elle aille directement à ses bénéficiaires.  

Le détournement de l'aide humanitaire est en effet colossal dans les pays en guerre. Elle fait partie de l'économie des conflits, et constitue un levier de pression pour atteindre et nuire à certaines communautés qui pourraient en être exclues.  

A titre expérimental, les agences humanitaires commencent à utiliser la biométrie pour les campagne de vaccination : avec la reconnaissance d'un iris, on peut ainsi savoir si une personne a déjà reçu les bons vaccins, améliorer la couverture vaccinale, éviter aussi les doubles vaccinations. Un outil précieux auprès de populations traumatisées, déplacées ou loin du développement, à qui il est compliqué de tenir à jour un calendrier vaccinal.  

Une arme terrible si elle tombe dans de mauvaises mains

Mais cette immense base de donnée concernant des populations vulnérables dans des contextes très dégradés pourrait devenir une arme redoutable si elle tombait dans des mains mal intentionnées.  

Prenez par exemple le traçage GPS qui permet de suivre des groupes de déplacés pour leur venir en aide ou de localiser des populations qui se cacheraient, par exemple, des forces gouvernementales...  

Souvenons-nous de l'époque du génocide au Rwanda, quand la radio Mille colline appelait à exterminer des Tutsis en donnant leur adresse sur les ondes. Imaginez la même chose à l'heure des réseaux sociaux, avec des milliers d'informations d'un coup à disposition de groupes hostiles.

C'est pourquoi beaucoup d'humanitaires ont sonné l'alarme en Birmanie avec la minorité Rohingya à qui on a établi des cartes d'identité numérique. Un simple badge en plastique qui contiendrait l'ensemble des informations sur une famille tombé dans les mains de génocidaires : une catastrophe... 

Vers un espace humanitaire numérique? 

Les données numériques de l'humanitaire concernent aujourd'hui environ  90 millions de personnes sans bénéficier d'un véritable cadre sécurisé.  Réunis en décembre à Geneve, les humanitaires ont réclamé la création d’un « espace humanitaire numérique », où les données personnelles pourraient bénéficier du même niveau de protection internationale que les installations sanitaires ou les ambulances par exemple. 

Les délégués de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et les responsables du monde entier ont fait un pas dans cette direction en acceptant de renforcer la protection des données recueillies dans le cadre des efforts visant à réunir les familles déchirées par les conflits et les catastrophes naturelles. Mais le niveau de protection a fait l’objet de vifs débats. Le projet de résolution prévoyait que les Etats parties aux Conventions de Genève s’engagent à ne pas exiger un accès à ces données, mais le texte approuvé ne fait qu' »exhorter » les Etats à s’abstenir de les demander. 

Un revers diplomatique lié aux réticences américaines, selon une source proche des discussions. A l'heure où de plus en plus de pays pratiquent la cyber propagande en faisant appel à des groupes de hackers sur les réseaux sociaux, les scénarios du pire ne sont plus improbables. Hélas, on le sait, dans la guerre, la réalité, dépasse toujours, et de loin la plus folle des fictions.

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