La ministre des armées Florence Parly est à Washington pour convaincre les Etats-Unis de maintenir leur présence militaire au Sahel. L’hypothèse d’un retrait inquiète Paris. Parce que même si on en parle peu, le rôle des Etats-Unis est crucial dans la région pour lutter contre les jihadistes. C'est le monde à l'envers.

Le ministre des Affaires étrangèresJean-Yves Le Drian a évoqué le Sahel lors de ses voeux à la presse ce 27 janvier
Le ministre des Affaires étrangèresJean-Yves Le Drian a évoqué le Sahel lors de ses voeux à la presse ce 27 janvier © Radio France / Jean-Marc Four

Vu d’ici, on a tendance à résumer la guerre au Sahel à un affrontement entre groupes islamistes d’un côté, militaires français et africains du G5 Sahel de l’autre. Mais les 4500 hommes de la force française Barkhane se retrouveraient bien embarrassés sans l’aide américaine, en coulisses.

De quoi s’agit-il ? Du rôle joué par l’Africom, le commandement américain en Afrique.  Concrètement, ça veut dire d’abord une aide logistique

  • Le transport, via les avions gros porteurs, de blindés, de fret, de personnel pour l’armée française. 
  • La maintenance des premiers drones français opérationnels.
  • Le ravitaillement en vol des chasseurs bombardiers Mirage et Rafale.

Ça veut dire ensuite, encore plus important, tout le travail surnommé ISR. ISR pour Intelligence, Surveillance, Reconnaissance. Comprenez l’interception des communications pour repérer les activités des terroristes. Si vous avez vu la série Le Bureau des Légendes, vous mesurez l’enjeu. Seuls les Etats-Unis sont équipés pour le faire dans la région. Ajoutons une présence physique, quelques centaines d’hommes, essentiellement sur la base d’Agadez au Niger. Et vous avez un rôle américain, dans l’ombre mais indispensable.

S’il s’arrête, Barkhane se retrouvera sans yeux et sans oreilles dans cette région gigantesque. Ce matin, lorsque nous lui avons posé la question, le ministre des Affaires étrangères Jean Yves Le Drian a dit espérer que les Etats-Unis seront, je cite, « suffisamment lucides », que 

le bon sens prévaudra 

pour maintenir cet engagement. On sent bien poindre l’inquiétude. 

Un enjeu secondaire vu de Washington

Cette menace d’un retrait américain du Sahel est sérieuse. Selon l’agence de presse Reuters, les survols de drones américains dans la région du Lac Tchad auraient d’ailleurs déjà diminué ces dernières semaines. L’explication est simple : vu des Etats-Unis, l’engagement au Sahel est très secondaire, presque inutile. Pour des tas de raisons et c’est assez cohérent.

Premièrement, les groupes jihadistes de la zone ne constituent en rien une menace directe pour les Américains. Et si, par effet en chaine, il y avait une nouvelle vague d’émigration, elle se dirigerait vers l’Europe, pas les Etats-Unis.

Deuxio, l’Afrique n’a que peu d’importance aux yeux de Trump, qui connait très mal le continent. En particulier cette Afrique-là. Les intérêts américains sont plus importants dans les pays anglophones, par exemple le Ghana, le Cameroun, le Kenya. L’électeur américain moyen, et on sait à quel point c’est important pour Trump, serait bien incapable de situer le Sahel sur une carte.

Tertio, il y a d’autres priorités stratégiques : contrecarrer l’influence de la Russie et plus encore de la Chine, dont l’expansionnisme militaire est évident dans la zone Pacifique. Ce virage stratégique a débuté sous Obama. Il est public et assumé.  Il passe par une diminution des ressources militaires américaines en Afrique, en Amérique Latine, au Moyen-Orient. Pour les réaffecter dans la zone Pacifique, où se dessine le grand enjeu de demain.

Une force européenne toujours dans les limbes

Face à cette situation, il y a deux grandes options. La première c’est de préparer des alternatives à un retrait américain.

  • Déployer une force européenne. C’est le projet dit Takouba, annoncé par la France en novembre dernier avec tambours et trompettes. Il est embourbé, l’Allemagne n’en veut pas.
  • Obtenir le soutien du grand voisin du Sahel, l’Algérie. Elle s’intéresse enfin au sujet, mais ça ne suffira pas. Parce que la guerre s’est déplacée plus au Sud, vers le Burkina.
  • Augmenter la force de frappe française. C’est en cours avec le déploiement de nouveaux drones, Reapers et MQ9, d’ici à la fin de l’année. Mais là encore ça ne suffira pas.
  • Enfin convaincre les pouvoirs malien, burkinabè, nigérien, d’engager des négociations avec les groupes jihadistes. Ça reste improbable.

Bref autant d’alternatives, autant de pistes inabouties. Donc retour à la case départ : on a besoin des Etats-Unis. C’est l’option 2 : les convaincre de rester. Mais alors il faut s’attendre à les voir demander quelque chose en échange. C’est le « bargain » façon Trump: une présence accrue des Européens en Irak, un appui sur le dossier iranien, une remise à plat du financement de l’OTAN, les paris sont ouverts.

Le chef d’Etat-major américain Mark Milley a promis un arbitrage d’ici début mars sur cette présence américaine dans la région.  Si les Etats-Unis restent au Sahel, ce ne sera pas gratuit.

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