Retour sur la suppression en France de 1 233 postes chez Alcatel Lucent, soit le tiers des effectifs. De quoi cette annonce est-elle le symbole au moment où la France veut regagner de la souveraineté dans de nombreux domaines ?

Entreprise Alcatel-Lucent
Entreprise Alcatel-Lucent © AFP / Eric Piermont

Le cas d’Alcatel Lucent, qui a été racheté en 2015 par le finlandais Nokia, n’est qu’un exemple parmi d’autres des drames sociaux du moment : il n’est ni le seul, ni le plus important, mais il provoque une émotion tout particulière. Ce plan est une étape de plus dans la descente aux enfers de ce qui fut probablement le plus innovant et le plus puissant des industriels français. 

Souvenons-nous, il y a 20 ans, ce n’est pas si vieux, Alcatel Alstom comptait 150 000 salariés et 120 usines, dans la fabrication de locomotives, dans le câble, les équipements pour le téléphone et bien d’autre métiers encore. Alcatel Alstom, c’était le General Electric français, une fierté nationale. Et puis en quelques années le conglomérat a été découpé. Quelques joyaux comme Alstom ou Nexans rayonnent toujours, en revanche, le choix de la concentration dans les équipements de télécommunications a viré au cauchemar. Le roi de l’Internet rapide du début de siècle a raté les tournants technologiques qui se sont succédés et a peu à peu sombré.

Qui est responsable de ce fiasco ?

On pense tout naturellement à Serge Tchuruk, le patron du groupe entre 1995 et 2008. C’est lui qui découpe le conglomérat et fait le choix de miser sur les équipements télécoms. Cet homme très dur est aussi connu pour avoir un jour, défendu le concept d’entreprise sans usines. Il s’agissait alors de promouvoir l’idée qu’un groupe comme Alcatel devait se concentrer sur la recherche et le développement, et abandonner la production aux marges plus faibles aux industriels des pays émergents. C’est sur ce modèle que Nike s’est bâti. 

Mais ce qui peut marcher pour la chaussure de sport n’est pas duplicable dans tous les secteurs, notamment les plus technologiques. C’est en effet la maîtrise du produit qui permet à un industriel d’innover. En perdant son savoir-faire, une entreprise s’affaiblit, rate les virages technologiques et finit par détruire des postes dans la recherche et développement comme c’est le cas chez Alcatel Lucent en France ou chez Renault qui taille dans son technocentre de Vélizy. 

Ajoutons que le concept d’entreprise sans usine est un drame pour les vieux pays comme les nôtres. Ils perdent leurs bassins industriels, des compétences et une partie des ressources financières assises sur la production. Ce concept est aujourd’hui largement contesté chez les entreprises et plus encore au niveau des Etats qui défendent leur souveraineté. 

Fallait-il empêcher la vente d’Alcatel Lucent à Nokia ?

Avec cette opération, les centres de décision ont quitté la France et la souveraineté technologique est passée par pertes et profits… Le rachat d’un industriel par un groupe étranger n’est donc jamais neutre. Fallait-il pour autant s’y opposer ? Je ne le crois pas. Les fusions font partie de la vie des entreprises. En réalité, l’Etat stratège doit se mobiliser pour que les entreprises françaises soient puissantes et évitent ainsi de devenir des proies pour des sociétés étrangères, et surtout agir pour que le terreau industriel permette en permanence l’émergence de futurs champions. Cela implique de tout faire pour que le pays soit compétitif en matière de recherche, de production, de fiscalité. La souveraineté ne se décrète pas : elle se construit dans la durée

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