Nous avons choisi ce matin de vous parler de l’armée turque et de son bras de fer avec le parti au pouvoir à Ankara. Mais, cela n’est pas très nouveau.

En effet, voilà même une quinzaine d’années que l’institution structurante de la Turquie moderne est à couteaux tirés avec le mouvement islamo-conservateur. Déjà en 1997, fidèle à sa tradition d’intervention musclée, l’armée avait délogé le premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, pourtant élu démocratiquement deux ans plus tôt. L’armée turque, prestigieuse aux yeux de la nation, se veut alors la garante de l’héritage laïc, républicain et nationaliste de Kémal Atatürk, fondateur de la république de Turquie en 1923 et mort en 1938.

Seulement les temps ont changé. En 2002, l’armée doit admettre qu’une fois de plus le peuple a librement choisi le parti islamo-conservateur AKP, le Parti de la justice et du développement. Signe évident de faiblesse ; cette fois les généraux laissent faire. Puis, en avril 2007, c’est le chant du cygne : l’état-major militaire dit s’opposer à l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, mais par e-mail. Alors remarquez, Bruno, c’est très tendance, et puis c’est moins coûteux que des chars dans la rue et moins dangereux ; mais l’inconvénient, c’est que ça ne fait peur à personne. Résultat ; il ne se passe rien et l’armée est discréditée.

Justement, cette spectaculaire démission collective des chefs d’état-major, intervenue vendredi dernier, illustre-t-elle ce discrédit ?

Sans aucun doute. Naguère les généraux turcs « démissionnaient » les gouvernements qui ne leur plaisaient pas – 4 fois en 30 ans – ; aujourd’hui ils démissionnent tous seuls.

Et pour quelle raison le font-ils ? Officiellement, pour protester contre le blocage de l’avancement en grade des dizaines de leurs camarades qui croupissent en prison. Mais en réalité, il s’agit infiniment moins de questions de pensions ou de points de retraite que de peur et de perte de prestige. Car les procès pour complot suivis de condamnations se sont multipliés ces dernières années à l’encontre des officiers supérieurs. Devant cette purge, la crainte a changé de camp ; ce sont les généraux qui tremblent désormais devant les juges et les ministres et non plus l’inverse.

On aurait tort de croire à une pantalonnade interne à la Turquie, car tout ce qui la touche géopolitiquement dépasse bien sûr ses frontières.

Ainsi, un membre de l’OTAN dont le chef d'état-major et ses commandants des trois armes terre, aviation et marine prennent le large – vous en conviendrez –, ça fait désordre. Voilà qui n’arrangera pas les rapports entre Ankara et les Occidentaux – déjà passablement tendus sur les dossiers iranien et libyen – si le nouvel état-major est tout acquis au gouvernement AKP.

Et dans ce cas, plusieurs questions se posent : quelle influence aura ce coup de tonnerre sur une rébellion kurde en plein renouveau dans l’est-anatolien ? Quelles conséquences techniques sur des échanges militaires avec Israël déjà très fortement ralentis depuis trois ans ? Quelle gestion des réfugiés syriens fuyant la répression féroce de l’encombrant ami Bashar el Assad ? Quelle implication sur le blocus frontalier imposé à l’Arménie depuis 1993 et sur l’aide militaire à son ennemi, l’Azerbaïdjan ? Une chose est sure, les réponses ne tarderont pas.

Et l’Union européenne dans tout cela ?

Là, le problème est plus politique que militaire, qui renvoie au dossier d’adhésion. Soyons très honnêtes : l’UE n’a guère brillé par sa franchise vis-à-vis de la Turquie depuis au moins l’accord d’association de 1963. On négocie mais sans promettre tout en promettant, à moins qu’on ne promette plus. Et il a fallu attendre le « non » très ferme du tandem Merkel/Sarkozy, en 2009, pour que les choses se clarifient un peu.

De toute façon, de tendance nationaliste ou islamo-conservatrice, les gouvernements turcs ne pourront échapper à deux problèmes majeurs s’ils s’intéressent toujours à une future adhésion : l’occupation turque du nord de Chypre, et la reconnaissance du génocide arménien de 1915.

Mais cela, Bruno, ce n’est pas du ressort de l’armée.

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