Aujourd’hui Frédéric, vous avez choisi de nous parler de ce conflit dans le conflit qui semble se propager en Syrie ; et qui concerne à présent les Kurdes…

Comme souvent dans l’histoire des guerres civiles, différentes parties s’affrontent au sein même de chacun des deux principaux camps antagonistes. Dans le cas syrien, on avait déjà vu émerger de vraies querelles au sein de l’opposition à Bachar el Assad ; des querelles soit de personnes, soit de stratégies, soit d’idéologie. Mais ici, entre les Kurdes de Syrie et les islamistes arabes, ce sont les trois à la fois !

Le double talent du dictateur syrien est d’avoir su en même temps tenir fermement son propre camp – composé des Alaouites mais aussi d’autres minorités et même de certains sunnites – et diviser constamment le camp d’en face. Et on retrouve là l’exemple kurde. Dès le déclenchement de l’opposition populaire et de la répression, voilà plus de deux ans, Assad a compris qu’il ne pourrait durablement tenir les régions kurdes du nord du pays. Alors perdu pour perdu, et plutôt que de gâcher de précieuses forces nécessaires ailleurs, il n’a pas cherché longtemps à conserver cette zone et l’a évacuée. En contrepartie, les Kurdes se sont abstenus de lancer leurs forces à l’assaut de l’armée syrienne. Surtout, ils ont pu depuis renforcer leur perspective : l’autonomie la plus large possible…

Seulement voilà ; chez les islamistes radicaux, on ne veut pas en entendre parler, c’est bien ça ?

Exactement. Au sein de cette frange grandissante de l’opposition, les Kurdes sont désormais perçus non seulement comme des « lâcheurs » mais encore comme de mauvais musulmans, tant il est vrai qu’ils se distinguent souvent des populations arabo-musulmanes auprès desquelles ils vivent, par des pratiques globalement moins conservatrices, et en tout cas presque jamais extrêmes.

Et ce n’est pas tout : les islamistes syriens craignent qu’une fois obtenue la chute d’Assad, les Kurdes refusent de réintégrer le giron de la nouvelle Syrie à leur botte. L’expérience irakienne est à cet égard instructive, puisque les Kurdes du nord du pays y sont de facto indépendants et se défient désormais d’un Etat irakien de plus en plus représenté comme étranger.

Du coup, pour toutes ces raisons, les différents groupes de la galaxie islamiste – à commencer par Al Qaïda en Syrie – ne se contentent plus de menacer mais ils font le coup de feu et kidnappent des civils, comme on l’a vu hier encore.

Est-ce que l’internationalisation du conflit syrien, souvent évoquée, pourrait finalement provenir de la question kurde ?

Potentiellement, oui, car la présence kurde s’étend sur plusieurs Etats du Moyen-Orient, l’Iran, l’Irak et surtout la Turquie, grande voisine septentrionale de la Syrie. Or dans ce pays, une quinzaine de millions de Kurdes revendiquent depuis fort longtemps déjà une autonomie au moins culturelle, revendication parfois violente comme depuis 1984 avec le PKK, le Parti des Travailleurs kurdes.

Que se passera-t-il si les Kurdes de Syrie, pressurés par les islamistes opposés à Assad, décident d’en appeler ouvertement à leurs frères de Turquie, situés parfois juste au-delà de la longue frontière syro-turque ? Ou d’acquérir auprès d’eux des armes sans cesse plus nombreuses et perfectionnées ? Comment réagira Ankara, farouchement opposée à toute perspective d’autonomie sur son propre sol, et effrayée par le scénario qui verrait s’unir politiquement l’ensemble des communautés kurdes de la région ?

En attendant que cette hypothèse se concrétise, rien n’interdit d’envisager que ce soit à partir de la Syrie qu’un... printemps kurde succède bientôt au printemps arabe.

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