Dix-huit mois après le commencement de ce qu’on appellera très vite le printemps arabe, où en est-on ? Comment qualifier ce phénomène sans précédent qui a surpris les diplomates, les journalistes et jusqu’aux services secrets occidentaux ? Quelle est sa nature profonde ? Où peut-il mener ?

Avec le recul du temps, plusieurs réflexions s’imposent. La première est sémantique : le terme de printemps arabe est valide et intellectuellement intéressant, car il renvoie à un fait historique daté, le fameux « printemps des peuples » de 1848, avec une similitude troublante : à l’époque, ce ne sont que les peuples européens qui protestent, mais presque tous les peuples européens. Depuis un an et demi, le vent de contestation ou de rébellion n’a touché que les sociétés arabes, mais presque toutes les sociétés arabes. Deuxième remarque, liée à la nature de l’exaspération : ici le moteur de la contestation aura été plutôt social et économique – on pense à la Tunisie ou à l’Egypte – là il aura plutôt été politique et idéologique – on pense à la Libye et à la Syrie. Même si dans tous les cas de figure, on aura retrouvé la volonté farouche d’en finir avec la corruption institutionnalisée et la répression. Troisième remarque, démographique : jamais il n’y eut dans une zone donnée autant de jeunes de vingt ans avec une telle proportion de désoeuvrés parmi eux ; le taux de chômage réel moyen dans les Etats arabes (pétromonarchies du Golfe mies à part) dépasse en effet les 30%, et sans doute davantage chez les jeunes, y compris les diplômés. Ce schéma distingue d’ailleurs le printemps arabe de la chute du Mur ; car en Europe de l’Est des années 1980-90, la jeunesse est numériquement bien moindre et nettement moins désoeuvrée.Quatrième remarque sur le printemps arabe, en forme de question : pourquoi les islamistes – et notamment les Frères musulmans – l’emportent-ils partout où il y a scrutin libre ? D’abord parce que – tenues éloignés du pouvoir des décennies durant – ils sont politiquement vierges de tout bilan négatif. Ensuite, parce que, interdits comme tout le monde de faire de la politique dans la rue, ils en ont fait dans les mosquées où ils ont entretenu leurs réseaux de solidarité. Enfin les islamistes gagnent les élections car comme tous les vrais populistes au monde, ils font du social, là où l’Etat corrompu a abandonné les miséreux à leur sort.Cinquième réflexion, géopolitique celle-là : quelles conséquences l’avènement des islamistes peuvent-elles avoir sur les relations internationales ? Et bien pas nécessairement si désastreuses que cela, pour une raison simple : le pragmatisme l’emporte en général lorsqu’on est au pouvoir. Dans l’opposition, la fanatique pourra toujours promettre monts et merveilles, annoncer foudres et conquêtes. Une fois au pouvoir, il faudra bien qu’il compose avec les réalités. C’est un peu ce que le grand sociologue allemand du politique, Max Weber, aurait distingué avec l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Ce n’est pas le degré ni la nature d’un gouvernement fanatique qui implique forcément sa propension à faire la guerre, mais sa capacité objective à la gagner. Or de Tunis à Sanaa et de Tripoli au Caire, on sait parfaitement que les moyens sont limités, et que la population attend des mesures pratiques pour son bien être quotidien ; ce que les manifestants ont si souvent appelé la dignité. Des écoles, des hôpitaux, des logements décents, du travail ; tout plutôt que des défilés de chars d’assaut qui ne se mangent pas et dans lesquels on ne peut se loger ! Et si les nouveaux pouvoirs ultra conservateurs au pouvoir dans plusieurs Etats arabes s’avisaient à reproduire les fautes et les forfaits de leurs prédécesseurs laïcs nationalistes, ils savent qu’un jour leur jeunesse vigilante pourrait leur dire, à eux aussi : dégagez !

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