Frédéric Encel, ce matin a choisi de consacrer sa chronique internationale aux graves incidents qui se sont récemment produits dans le Sinaï égyptien...

Voilà deux jours de cela, un commando islamiste palestinien en provenance de Gaza abattait 16 garde-frontière égyptiens, s’emparait de deux véhicules blindés, puis tentaient de pénétrer en Israël. Il y a quelques heures à peine, Le Caire ripostait en lançant des chasseurs bombardiers frapper de prétendues cibles terroristes palestiniennes dans le secteur… Que se passe-t-il donc dans cette péninsule du Sinaï, en principe pacifiée et démilitarisée depuis la paix israélo-égyptienne de 1978 ?Comme toujours en géopolitique, il faut d’abord s’en remettre aux cartes. En l’occurrence, ces incidents d’une gravité sans précédent interviennent dans une zone semi-aride, très petite et triplement frontalière ; le sud-est de la bande de Gaza, le nord-est du Sinaï égyptien, et le sud-ouest d’Israël, le tout se situant à quelques kilomètres seulement de la Méditerranée. La conjoncture politique est intéressante également. A Gaza, c’est le Hamas islamiste qui prédomine d’une main de fer depuis son putsch du 15 juin 2007 contre l’Autorité palestinienne, un pouvoir non reconnu par l’ONU. Enfin et surtout, l’Egypte a récemment changé de gouvernement sinon de régime ; ce sont désormais les Frères musulmans qui sont officiellement aux manettes depuis le récent scrutin présidentiel. Voilà Bruno pour le décor…

Dans cette région du Proche-Orient déjà fortement marquée par les tensions, Frédéric, quelles sont les questions que posent ces coups de force spectaculaires ?

Alors beaucoup de questions en effet ; on n’en retiendra que quatre. La première : comment un poste-frontière égyptien aussi sensible, aussi puissamment fortifié, a-t-il pu subir une attaque aussi meurtrière et se faire subtiliser deux blindés ? Cette question, l’armée égyptienne devra se la poser très sérieusement si elle entend rester crédible aux yeux de l’opinion, laquelle ne se contentera sûrement pas d’un raid aérien de représailles. Deuxième question : comment le gouvernement égyptien expliquera-t-il que des « frères » palestiniens – islamistes comme il l’est lui-même – puissent abattre froidement pendant l’Iftar (la rupture du jeûne du Ramadan), d’autres musulmans ? Interrogation d’autant plus gênante pour le nouveau président islamiste Mohamed Morsi que celui-ci a annoncé à maintes reprises une nouvelle politique favorable au Hamas, Hamas qui n’est autre que la branche palestinienne des Frères musulmans ! Troisième question : si le Hamas – qui a démenti avoir perpétré le coup de force – n’en est effectivement pas responsable, alors qui incriminer ? Et contrôle-t-il si bien qu’il le prétend la bande de Gaza ? Quatrième question enfin, cruciale. La péninsule désertique du Sinaï est-elle en train de devenir ce qu’on appelle en géopolitique une zone grise ?… Vous savez Bruno, ces zones échappant au contrôle effectif d’un Etat et dans lesquelles prospèrent des groupes soit mafieux, soit terroristes, soit les deux à la fois. Force est de constater, avec la multiplication des incidents ces dernières années, qu’on s’en approche… Sombre perspective en vérité, car l’instabilité dans le Sinaï impliquerait le canal de Suez, le pétrole de l’Egypte, des gazoducs, des activités touristiques lucratives, le contrôle des tribus bédouines socialement délaissées, et, pire, les accords israélo-égyptiens de Camp David grâce auxquels la paix règne depuis 34 ans. L’Egypte a donc un intérêt stratégique évident à rétablir sa souveraineté pleine et entière sur cette région à hauts risques. Problème : de quelle Egypte parlons-nous ; celle du gouvernement islamiste, ou de celle des militaires ?...

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