Nous vous parlons du viol lorsqu’il est commis dans un contexte de lutte politique exacerbée ; a-t-on raison de le considérer comme une arme de guerre ? C’est une expression qui revient souvent.

Le viol, ce n’est pas que cela mais c’est aussi une arme de guerre, de deux manières au moins. D’abord, en amont, la peur du viol – et du crime de façon plus générale – fait fuir des populations à l’annonce de l’arrivée des assaillants ; tactiquement l’avantage est double pour celui-ci : il économise des combattants et conquiert de l’espace « purifié ». Ensuite, il déstructure les sociétés traditionnelles au sein desquelles on rejettera souvent la femme abusée. Déjà victime dans sa chair, son honneur et sa psyché, elle perdra en plus son statut social, abandonnée, répudiée ou empêcher de convoler. Dans tous les cas, elle enfantera moins ou pas du tout, et ce sera toujours ça de gagner pour l’ennemi criminel. Au pire naîtra un enfant qui, de toute façon, sera rejeté également du clan ou de la tribu. Dans des cas extrêmes, comme lors du génocide des Tutsi rwandais de 1994, un gouvernement organisera des campagnes de viols par des hommes atteints du sida, façon de prolonger à l’infini la torture infligée. Plus prosaïquement, le viol est aussi parfois une simple récompense gratuite offerte à ses soudards par un seigneur de guerre local désargenté.

Dans quelle région du monde et à quelle époque récente ce crime de guerre a-t-il connu son apogée ?

Les dernières grandes campagnes de viols en date ont été perpétrées dans l’est du continent africain : en 1994 donc, durant le génocide des Tutsi par le gouvernement et les miliciens Hutu ; en 2003 au Darfour par les milices progouvernementales Janjawid, au Soudan ; et tout au long des décennies 1990 et 2000 en Iturie et au Kivu, à l’est du Congo-Kinshasa, par différentes bandes ethno-politiques.

Des victimes de viol se rassemblent dans une "hutte de la paix" près de Walungu, Kivu du Sud en RDC
Des victimes de viol se rassemblent dans une "hutte de la paix" près de Walungu, Kivu du Sud en RDC © USAID/Leah Werchick

Mais gare au prisme déformant. Dans le temps comme dans l’espace, le viol commis en contexte de guerre est universel, et ni le XXè siècle ni l’Afrique subsaharienne n’en ont l’apanage. On retrouve cette pratique dès la Haute Antiquité et par ailleurs l’ex Yougoslavie européenne fut le théâtre de viols massifs lors de la récente guerre civile dans les Balkans.

La bonne nouvelle, c’est que la justice internationale s’implique sans cesse davantage dans les crimes de viol commis en temps de guerre. Ainsi en février 2001, au terme du procès dit du « camp des viols » de Foca, le TPIY a qualifié pour la première fois le viol en temps de guerre de « crime contre l’humanité ». Un crime qui, vous le savez Bruno, est imprescriptible. Depuis, des organisateurs de viols serbes et rwandais ont été condamnés à de lourdes de peine de prison ferme par les tribunaux internationaux.

Parfois, on se trouve aux confins du crime de guerre et du crime de droit commun.

En effet, la guerre et les massacres ne sont pas seuls à charrier leurs lots de victimes de viol. Pourtant, même hors conflit, on peut tout à fait rester dans le politique, au sens large du terme. Ainsi dans trop d’Etats bafouant les droits de la femme, le viol n’est toujours pas réellement admis comme un crime, dans la mesure où la victime – parce que femme et représentée comme intrinsèquement pècheresse – ne peut que l’avoir un peu cherché. Il y aura alors inversion de la charge de la preuve et, au pire des cas, un crime d’honneur viendra définitivement punir la « lubricité » de la « coupable ».

Parfois, lorsque le crime est avéré et qu’un tribunal s’en saisit authentiquement, il évitera de sanctionner trop sévèrement le criminel, soit par machisme, soit pour ne pas heurter ces représentations coutumières ou religieuses ravalant la femme à un simple instrument d’honneur et de reproduction pour l’homme.

Au-delà même du traumatisme multiple, demeure une ultime peine : celle du manque de moyens pour se reconstruire. Généralement, les zones dans lesquelles se trouvent les victimes de viols sont pauvres, et quand bien même les autorités locales y mettent de la bonne volonté, les moyens manquent pour se soigner, se loger, voire simplement survivre hors de toute protection familiale.

Arme de guerre, fruit de fantasmes raciaux, dégât dû à la guerre, avatar d’une éducation machiste, le viol en temps de conflit est un peu tout ça. Mais à la fin des fins, il demeure un crime.

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