Aujourd’hui, nous vous parlons de la situation en Angleterre. Comment analyser ces émeutes qui ont fait leurs premières victimes hier ?

Que se passe-t-il donc ces derniers jours chez nos amis britanniques, à Londres en particulier mais aussi à Bristol, Birmingham, Liverpool et à présent Manchester ? Les images sont fortes : des émeutes qui ne faiblissent pas, des policiers débordés qui reculent, des façades d’immeubles, des vitrines et des véhicules saccagés, un premier ministre qui écourte ses vacances.

En premier lieu, une réalité sociogéographique essentielle : à Londres, pas de périf au-delà duquel s’étend une banlieue exotique et inquiétante où l’on ne se rend jamais. Des quartiers pauvres voire très pauvres, côtoient des quartiers riches, voire très riches. Parfois, seule une rue les sépare et les habitants respectifs se voient, s’entendent, se croisent au quotidien.

Fait intéressant ; la majorité des émeutes ont lieu précisément à la limite de ces quartiers, sur cette sorte de frontière sociale entre nantis et déshérités. Les jeunes casseurs ne sont pas beaucoup déplacés, sévissant moins au cœur du quartier huppé qu’à sa lisière à portée immédiate.

A cet égard, grande est la différence avec les émeutes dites des banlieues françaises, à l’automne 2005. Les casseurs s’étaient essentiellement concentrés sur les voitures de leurs voisins d’immeuble – souvent aussi modestes qu’eux – ainsi qu’aux infrastructures et services publics – parfois neufs du reste – de leur propre quartier. Mais ni Paris intra muros ni la plupart de ses banlieues n’avaient été touchés.

Dès qu’on parle émeutes, on pense social. Cette dimension joue-t-elle dans le cas présent ?

Incontestablement c'est ce que traduit cette géographie des violences et des dépravations. On invoquera aussi la politique très libérale de David Cameron et la fermeture de nombreuses associations locales de soutien et d’entraide, la fermeture de nombreux youth club également, ces centres très fréquentés et destinés à la jeunesse désoeuvrée. Lorsqu’on fragilise le tissu social, le risque de tension s’accroît ; rien de nouveau à cela. Et puis le contexte de crise économique générale n’arrange rien,

Donc le social, oui, mais manifestement pas l’interracial. Contrairement aux émeutes de Brixton en 1981 et des villes du nord en 2001, qui avaient vu s’affronter durement des groupes ethniques – surtout noirs et jamaïcains – et chacun d’eux avec la police, la foule des casseurs d’aujourd’hui semble plus bigarrée et ne provient pas seulement des quartiers à très forte majorité communautaire. Dans certains cas, les jeunes du quartier sont descendus le défendre.

Quelles sont les revendications des émeutiers ? A-t-on déjà des éléments là-dessus ?

Pour l’heure, pas de mots d’ordre, pas de meneurs, pas d’objectifs politiques apparents. De la tactique, oui, dans le contournement des forces de l’ordre pendant l’émeute et dans l’usage des réseaux sociaux, mais pas de stratégie au sens où l’on chercherait à négocier quelque chose.

C’est peut-être à ce niveau qu’on doit s’interroger un instant : le besoin de justice sociale n’a-t-il pas quelquefois bon dos ? Quelle furent ces derniers jours les cibles privilégiées des émeutiers ? Des commissariats, des ministères, des partis politiques, des sièges sociaux de multinationales, des boulangeries, des officines d’extrême-droite ? Rien de tout cela. Des voitures, et surtout des vitrines de magasins de vêtements de marque, de téléphonie, d’informatique. Où finit l’explication sociale d’une violence urbaine, où commence la justification d’une rage de consommer en pillant, et surtout de vandaliser ?

Quoi qu’il en soit, l’une des images les plus tristes de ces derniers jours, c’est le recul et l’impuissance de la police, comme à Tottenham. Dans une démocratie, le droit de manifester est entier, le droit à l’émeute n’existe pas. Le monopole de la violence légitime – selon la célèbre formule de Max Weber – doit rester à l’Etat. Et le Royaume-Uni est une grande démocratie.

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