Aujourd’hui, Frédéric Encel consacre sa Chronique internationale au bras de fer auxquels se livrent l’armée égyptienne et les Frères musulmans.

Le terme de bras de fer s’impose en effet, dont on espère qu’il ne dégénérera pas en guerre civile. Rappel des faits : après la chute de Hosni Moubarak en 2011, des élections libres sont organisées qui voient un raz de marée islamiste ; 40% des suffrages exprimés en faveur des Ikhwan, les Frères musulmans, et 25% pour les extrémistes salafistes. L’armée égyptienne, pro-occidentale, plutôt laïque et prédominante depuis le renversement du roi Farouk par les colonels Néguib et Nasser, en 1952, sent passer le vent du boulet. Le 15 juin dernier, elle pousse donc la Haute Cour constitutionnelle à invalider le scrutin législatif au prétexte d’un vice juridique, prétexte qui ne trompe personne ! Or aux élections présidentielles qui suivent immédiatement, rebelotte : c’est le candidat des Frères, Mohamed Morsi, qui l’emporte face au candidat des généraux et des élites laïques, Ahmad Shafik. Et voilà que fort de son statut présidentiel, Morsi décrète l’annulation de la dissolution voulue par l’armée, en appelant à l’ouverture d’une première cession parlementaire.Pour le Conseil suprême des forces armées, la gifle est cinglante et le défi crucial.

Quel enseignement provisoire tirer de cette crise, et qu’est ce qui peut en sortir ?

D’abord une leçon, ensuite une perspective. La leçon : il ne faut jamais prendre les acteurs politiques pour des imbéciles, surtout quand ils s’en donnent l’air. En l’occurrence, trop d’observateurs ont présenté des mois durant Mohamed Morsi comme un personnage falot, sans aura, une sorte de triste pantin. Or les Frères musulmans pratiquent peu le culte de la personnalité ; plutôt que de brandir constamment un homme providentiel, ils jouent à fond et collectivement le social et la prédication religieuse pour s’adjoindre le petit peuple des déshérités. Stratégie gagnante et même triomphante ces derniers mois, on en conviendra, et pas seulement en Egypte. Ensuite la perspective : si les militaires surenchérissent en empêchant physiquement les députés élus à l’automne de venir siéger, on s’acheminera tout droit vers une confrontation ouverte. Au mieux, un blocage durable des institutions et une aggravation de la situation économique ; qui investirait encore dans un pays à ce point paralysé ? Au pire, la confrontation prendrait l’allure d’une guerre civile : d’un côté des islamistes très enracinés dans le pays depuis les années 30, enragés car floués de leur double victoire électorale, capables de mobiliser des millions de sympathisants dans la rue ; de l’autre côté une armée puissante, déterminée à conserver ses immenses privilèges économiques et ses prérogatives politiques, soutenue non seulement par les milieux nationalistes mais aussi par tous ceux qui, des étudiants aux Coptes en passant par nombre de femmes et les milieux d’affaires, craignent comme la peste une future chape de plomb islamiste. La guerre civile ; une perspective désastreuse pour la population égyptienne bien sûr, mais peut-être au-delà. On rappellera qu’aux frontières se trouvent la Libye, le Soudan, Israël, et la bande de Gaza ; et on admettra qu’on a déjà connu région plus stable et plus apaisée ! En géopolitique le pire n’est jamais sûr. Mais si l’armée et les islamistes ne trouvent pas à court terme un compromis de partage du pouvoir, le pire deviendra certain… Triste horizon pour ces jeunes révolutionnaires démocrates de la place Tahrir, eux qui n’avaient voulu ni de l’armée, ni des islamistes…

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.